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Kinshasa

Le phénomène ‘‘enfants de la rue’’ prend des allures inquiétantes

image1-15Abandonnés de tous, la famille et l’Etat, ces filles mineures se livrent sans crainte à la débauche. Ph. Nana Sharumba

 

Par Nana Sharumba

Après plusieurs tentatives de lutte contre le phénomène « Enfants de la rue », Kinshasa enregistre de plus en plus des nouveaux cas d’enfants abandonnés sur la place publique. A la place Echangeur, sur le boulevard Lumumba dans la commune de Limeté, des enfants abandonnés y ont élu domicile. 

Sous les passerelles de ce lieu devenu historique, il est 5 heures ce mardi 16 décembre 2014. De manière timide, des véhicules de transport en commun débutent leur trafic sur cet axe qui relie les communes de Lemba, Limete, Matete et N’Djili. Dans un des bus, un passager jette un regard à travers la glace et aperçoit des êtres humains allongés sur la pelouse plantée aux alentours de l’Echangeur.

Couverts des pagnes presqu’usés, ils sont plongés dans un sommeil nourri par l’air et le vent matinal qui souffle sur ce vaste espace de la commune de Limete. Ce sont des enfants abandonnés, autrement appelés « Shégués », qui ont transformé l’espace libre de ce grand édifice de référence de Kinshasa en un lieu de logement.

La vie de la rue

Prêt d’une dizaine d’enfants y vivent sous le regard des milliers de Kinois qui empruntent cette voie. Ils mangent, dorment et passent toute leur vie à cet endroit en toute quiétude. Parmi ces enfants sans abris, on dénombre 9 adolescentes parmi lesquelles des filles grosses et des porteuses des bébés.

Quelques minutes après, elles se réveillent l’une après l’autre. Etirant son corps, l’une d’entre elles se lève doucement, frotte ses yeux comme pour chasser le sommeil. Son nom est Dorcas Kapinga. Ses proches l’ont surnommée « Gwe Meta 40 » qui signifie dans leur jargon « femme fortunée ». Elle est considérée par toutes les autres abandonnées de l’Echangeur comme la cheftaine de l’équipe. Sans son autorisation, il est impossible à un corps étranger d’entrer en conversation avec l’une d’entre elles. Comme dans une armée, tout se fait sous ses ordres.

De teint clair, elle couvre vite son corps avec l’unique pagne qu’elle utilise pour elle et pour son enfant comme couverture pendant les nuits. Agée à peine de 16 ans, Dorcas avoue avoir été engrossée par un homme en uniforme qu’elle connait bien. Orpheline de père depuis 11 ans, elle est dans la rue depuis environ deux ans. Ceci est arrivé après qu’elle ait été prise en charge par sa tante paternelle qui ne voulait plus d’elle deux ans après la mort de son géniteur.

A la recherche d’un abri, Kapinga a décider d’aller à la recherche de sa mère. À la fin, elle ne la jamais revu. Sans domicile ni famille, elle s’est d’abord refugier au marché de la commune de Matete avant d’intégrer le groupe de filles abandonnées localisé à l’Echangeur. C’est ici qu’elle a rencontré l’homme en uniforme avec qui elle a eu un petit garçon qui aura bientôt 8 mois. « Il ne s’occupe jamais de notre enfant », accuse-t-elle avant d’ajouter qu’elle se débrouille seule pour sa survie et celle de son enfant.

A ses cotés se trouve Sarah Matara, 17 ans. Elle est devenue « Enfant de la rue » après avoir été accusée de sorcellerie par ses oncles. Orpheline de père et de mère, selon ses oncles elle était le porte-malheur de sa famille. Depuis lors, son calvaire a commencé. Elle devait régulièrement faire face aux insultes et traitements inhumains de la part de ses oncles qui parfois, la frappait et même lui privée de la nourriture. Comme Dorcas, Sarah Matara a décidé de quitter le toit familial pour vivre dans la rue.

Tombée enceinte d’un inconnu, elle comptait sur celui-ci pour la sortir de la vie de la rue. Malheureusement pour elle, l’auteur de la grossesse a disparu dans la nature quelques temps après. « Trois semaines après la naissance de l’enfant, une femme m’a demandé l’enfant en échange d’un billet de 50 dollars américains. Je n’avais pas d’autres choix, car pour moi cela était une manière de me débarrasser de ce fardeau », se justifie-t-elle.

En plus de ces deux filles-mères sur les 9 installées à l’Echangeur, 5 autres attendent famille. Abandonnées par leurs familles et par leurs amants, elles n’ont aucune notion de la consultation prénatale.

En réhabilitation dans le cadre de la « Révolution de la modernité », programme lancé par le gouvernement en 2011, l’Echangeur de Limete est l’un des sites touristiques les plus visités. Construit à quelques mètres du monument du tout Premier ministre et père de l’indépendance de la RDC, Patrice Emery Lumumba, cet édifice est à la fois une porte d’entrée et de sortie de la capitale qui mène vers l’aéroport international de N’Djili. « Chaque semaine, les autorités du pays passent par ici et voient sans réagir comment le site est entrain d’être envahi par ces enfants sans abris », a déploré un sexagénaire habitant la commune de Matete.

Non loin de là, sous le pont Matete récemment réhabilité, un autre groupe d’enfants de la rue ont installé leur quartier général. Dans la journée, ils se lancent dans la débrouillardise et lorsque le soir approche, ils se retirent dans leur tanière sous le pont. D’après les habitants des quartiers environnants, il est déconseillé de sillonner pendant les heures tardives sur les voies qui mènent vers le pont de peur d’être agressé par ces enfants devenus sans cœur.

L’incapacité de l’autorité publique

Face à cette situation, le service en charge des affaires sociales de la commune de Limeté, s’est dit être dans l’impossibilité de lutter contre ce phénomène dans sa municipalité. « Il n’y a pas un plan de lutte contre ce phénomène et même un projet de recensement de ces personnes vulnérables. Il n’existe pas des moyens pour cela », a expliqué l’assistant social à cette municipalité, Willy Nzakumbu.

Le phénomène « Enfant de la rue » est actuellement présent dans tous les coins de la capitale congolaise. Selon le Réseau des Educateurs des Enfants et Jeunes de la Rue en RDC  (REEJER), Kinshasa à lui seul compte environs 20.000 enfants abandonnés pour une ville de plus de 10.000.000 d’habitants. Créé depuis 1998, le REEJER, qui regroupe 164 structures, travaille en faveur de la protection et la promotion des droits de l’enfant et la réinsertion socio-économique des enfants de la rue.

Pour Me Stéphane Omba N’sala du barreau de Matete, la loi N°09/001 du 10 janvier 2009 portant protection de l’enfant en RDC, interdit toute discrimination à l’égard des enfants dans la société congolaise. Dans son article 4, il est dit que tous les enfants sont égaux devant la loi et ont tous droit à protection égale.

Dans le même ordre d’idée, la Constitution de la RDC interdit tout acte discriminatoire à l’égard des enfants. « Le père et la mère ou l’un d’eux ou la personne exerçant l’autorité parentale ainsi que l’Etat, ont l’obligation d’assurer la survie, l’éducation, la santé, la protection et l’épanouissement de l’enfant », lit-on dans son article 47.

La Déclaration universelle des Droits de l’homme ratifiée par la RDC renforce cette disposition légale. A son article 25 alinéa 2, il est dit que « la maternité et l’enfance ont droit à une aide et à une assistance spéciales. Tous les enfants, qu’ils soient nés dans le mariage ou hors mariage, jouissent de la même protection sociale ».

 

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