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Kinshasa

L’éducation des enfants de la rue reléguée au second plan

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Abandonnés par leurs familles, certains parmi les jeunes ont formulés en vain le vœu de retourner dans leur foyer. Environ 20 000 enfants sont signalés dans les rues de Kinshasa. Ph. Jean Hilaire Shotsha

 

Par Jean Hilaire Shotsha

Il existe à Kinshasa, capitale de la République du Congo, plusieurs milliers d’enfants abandonnés. Parmi ces enfants, beaucoup sont des sans abris.

Sur la place Rond-point Ngaba à l’Est de Kinshasa, prêt d’une vingtaine d’enfants y ont élu domicile. Sur cette place publique la plus fréquentée de la commune de Ngaba, ces enfants passent des nuits, se nourrissent et se détendent au vu et au su de tout le monde. Parmi ces enfants sans abris, il y en a qui ont besoin de quitter la rue et de bénéficier de l’éducation.

Marcel Kanda, âgé de 17 ans, devenu enfant de la rue depuis plus de 3 ans, exprime sa volonté d’étudier à qui veut l’entendre. « Je veux être utile à ma société et prouver à tout le monde ce que je suis capable de faire. Mais, pour l’instant, je suis incapable d’y parvenir moi-même », a soutenu Marcel Kanda. Il a embrassé la rue après avoir été accusé de sorcellerie par un pasteur de la place. Pour ce prédicateur, Kanda est le porte-malheur de sa famille, responsable du chômage de son père et des maladies qui frappent régulièrement à la porte de son foyer. Mis au courant de cette information, ces parents ont décidé de soumettre l’enfant à des conditions de vie inhumaines. Ainsi, tous les durs travaux ménagers devaient être exécutés par Marcel, et il devait faire face à des insultes et frappes chaque fois qu’il ne les faisait pas. Pour ses parents, explique-t-il, c’était une façon de le punir pour le pousser à abandonner la sorcellerie. « Puisque je n’y comprenais rien, j’ai était contraint de quitter le toit paternel de peur de perdre ma vie à cause de la torture », poursuit-il d’un air triste.

Théodore Mbaka, 21 ans, regrette à son tour de se retrouver dans la rue malgré les tentatives de ses parents pour le ramener à la maison. Influencé par d’autres enfants abandonnés, il a réfuté plusieurs fois la demande de ses parents qui se sont investis pour le ramener à la maison depuis 2 ans. Aujourd’hui, après avoir gouté au calvaire de la rue,  Théodore Mbaka a changé d’avis et veut réintégrer son foyer. Diplômé des humanités littéraires, il a cherché en vain de retrouver ses parents qui, selon lui, auraient déménagé du quartier où ils habitaient. « Je ne sais plus quel esprit m’avait emporté. Je voudrais bien poursuivre avec mes études », regrette-t-il, en ajoutant qu’il est prêt à aller vers ses parents pour leur demander pardon.

A ses cotés, se trouve Olivier Kalonda, surnommé « Kadogo » qui veut dire enfant soldat en swahili. Agé de 14 ans, il a gagné la rue après la mort de ses parents en 2012. Il est aujourd’hui dans la rue parce les membres des familles de son père et de sa mère ne veulent pas de lui. Fils unique et orphelin, il a été surpris de voir ces derniers s’accaparer de tous les biens de ses parents, puis l’abandonner après. « N’eut été la mort de mes parents, j’aurais déjà fini avec mes études », regrette-t-il en laissant tomber des larmes.

A Kinshasa, ils sont nombreux, ces enfants jetés dans la rue contre leur gré. Fatigué de cette vie, beaucoup multiplie, sans succès, des démarches pour retrouver les siens. « C’est plus la population qui les rejette chaque fois qu’ils manifestent la volonté de réintégrer la société », a expliqué Pauline Musau, chargée du programme de réintégration des enfants abandonnés à l’ONG « Association congolaise des éducateurs et encadreurs des enfants à problème ».

Accusé d’avoir amplifié le phénomène « enfant de la rue » à Kinshasa, certains responsables des églises dénoncent les méthodes irresponsables de leurs collègues. « Le pasteur a pour mission de combattre l’esprit démoniaque incarné dans l’enfant comme le font les médecins devant une maladie qui ronge le corps humain », a déclaré pasteur Bertin Modja

D’après un psychiatre des cliniques universitaires de Kinshasa, on peut associer les enfants vivant dans la rue aux malades souffrant de dépression majeure. Divers types de psychothérapies existent dans le traitement de la dépression, comme la thérapie humaniste existentielle, psycho dynamique, psychothérapie brève ou cognitivo-comportementale. Ce traitement vise principalement à modifier les pensées négatives présentées lors de la dépression et favorise le retour à niveau d’activité qui convient à la personne.

Les antidépresseurs agissent sur la chimie du cerveau, notamment en corrigeant le taux de sérotine et noradrénaline. Ainsi, la médication va permettre de diminuer l’anxiété chez le patient et lui permet aussi de retrouver en quelques semaines un regain d’énergie, le plaisir et une meilleure concentration.

Une fois dans la rue, ces enfants développent une certaine indifférence à l’égard de tous. Outre la tristesse, la personne dépressive entretient des pensées négatives. il se sent sans valeur et a du mal à se projeter dans l’avenir. Il se dit par exemple, « je suis vraiment nul, je n’arriverai jamais, je déteste ce que je suis… », a expliqué le psychiatre qui s’est exprimé sous couvert de l’anonymat.

La part de l’Etat 

Depuis 2006, l’Etat congolais, à travers le ministère des Affaires sociales, a mis en place un programme pour la rééducation des enfants abandonnés. Ce projet consiste à recruter des enfants, les encadrer avant de les confier au ministère de l’Enseignement primaire, secondaire et professionnel (EPSP). Au département des Affaires sociales, ces enfants sont admis dans une garderie où ils bénéficient d’une formation condensée de 3 ans. Selon Jacky Basolwa, directrice-chef de service de l’Enseignement spécial du Secrétariat général de l’Enseignement Primaire Secondaire et Professionnel (EPSP), c’est à l’issue de ces 3 ans que les anciens enfants abandonnés les plus brillants sont admis à l’école secondaire.

Au début de ce programme en faveur des enfants abandonnés, l’admission à ces enseignements était gratuite. Depuis quelques mois, les enfants sont obligés de payer une somme minime pour permettre la prise en charge des enseignants. Cette situation a réduit sensiblement le nombre d’enfants bénéficiaires de ce projet. Car, beaucoup d’entre eux, n’ont pas des moyens pour payer les frais exigés.

Dans ce projet, il est aussi prévu la construction des centres spécialisés par l’’Etat en partenariat avec les écoles privées et les ONG. L’Etat congolais travaille avec plusieurs ONG parmi lesquelles l’Association chrétienne pour l’épanouissement de la jeunesse et famille (ACJEF), qui s’occupe de l’encadrement et l’éducation de la jeunesse selon les normes chrétiennes. « Pour l’instant, l’Etat assure l’éducation des enfants qui se trouvent dans des ONG », a indiqué Patrice Munongo, chef de division chargé de la coordination des apports extérieurs et partenariats de ce projet.

Depuis que ce programme a vu le jour, plus de 3500 enfants ont été rééduqués. A Kinshasa, le phénomène « Enfant de la rue » est répandu dans tous les coins. Selon le Réseaux des Educateurs des Enfants et Jeunes de la rue (REEJER),  Kinshasa seul compte environs 20.000 enfants de la rue pour une ville de 10.000.000 D’habitants. Créé dans les années 1998, le REEJER qui regroupe 164 structures, travaille pour la protection et la promotion des droits et devoirs de l’enfant et de la réinsertion socio-économique des enfants de la rue.

Pour Antoine Lokombo, licencié en droit, la loi N° 09/001 du 10 janvier 2009 portant protection de l’enfant, assure l’éducation de ces enfants sans abris. Elle interdit toute discrimination à l’égard des enfants. Dans son article 4, il est écrit : « tous les enfants sont égaux devant la loi et ont tous droit à la protection égale ».

Dans le même ordre  d’idées, l’article 47 de la Constitution de la République Démocratique du Congo interdit tout acte de discrimination à l’égard des enfants. « Le père et la mère ou l’un d’eux ou la personne exerçant l’autorité parentale ainsi que l’Etat, ont l’obligation d’assurer l’éducation, la survie, la santé, la protection et l’épanouissement de l’enfant ».

La déclaration universelle des droits de l’homme ratifiée par la RDC renforce cette disposition légale. A l’article 25, alinéa 2 il est dit : « la maternité et l’enfant ont droit à une aide et à une assistance spéciale. Tous les enfants, qu’ils soient nés dans le mariage ou hors mariage, jouissent de la même protection sociale ».

 

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