Speak Magazine

Bukavu

La malnutrition, une menace pour les détenus de la Prison Centrale de Bukavu

Par Gédéon Bisimwa

Trouver à boire et à manger pour les personnes en détention à la prison centrale de Bukavu est un luxe. Sans la visite des membres de leurs familles, ou des certains groupes de prière, nombreux prisonniers passent parfois plusieurs jours sans manger ni boire. Une situation qui ne reste pas sans conséquences néfastes sur leur santé.

« La prison centrale de Bukavu compte environs 700 détenus qui souffrent des maladies telles que la tuberculose et la bronchite suite à la malnutrition et à un accès difficile aux soins de santé », a déclaré, sous anonymat, un agent du Comité international de la croix rouge, CICR Bukavu, au début du mois de janvier 2015. Pour lui, les prisonniers y sont exposés en permanence à la famine et à la déshydratation faute de nourriture.

La prison centrale de Bukavu est la plus grande maison carcérale de la province du Sud-Kivu. Construite pour une capacité d’accueil d’environ 500 personnes, elle héberge aujourd’hui plus de 1000 détenus et leur prise en charge alimentaire pose un grand problème.

« Je mange quelques grains de haricots et une très petite quantité de foufou. Et cela une seule fois par jour. Les membres de la famille qui me venaient au secours sont déjà fatigués car c’est ma septième année de détention. Nous sollicitons aux autorités de nous aider afin que nous puissions avoir à manger », a expliqué Huseni Ali Kilunda, un des détenus.    

Huseni n’est pas le seul à vivre cette situation de famine. Depuis le début de l’année, environ cinq prisonniers se sont évanoui à cause de la famine dans cette prison. « Depuis que je suis ici je me suis déjà évanouit deux fois après deux ou trois jours sans manger. Je suis déjà malade à cause de cette situation », a témoigné Armedi Kusinza, détenu depuis plus de deux ans.

Dans les cellules des femmes, les conditions de détention sont les mêmes. Pourtant, selon elles, de nombreuses femmes enceintes et celles qui allaitent font aussi parti des détenus. Joëlle Mponga, mère d’un nourrisson soutient, « J’ai du mal à allaiter mon enfant à cause de la famine. Et, mon enfant souffre déjà de la malnutrition. J’ai sollicité une mise en liberté provisoire, malheureusement pour moi, elle ne m’a pas été accordée ».

Des prisonniers sommés de payer pour avoir droit à la nourriture

Pour pallier à la carence en nourriture dans la prison centrale de Bukavu, les membres des familles et autres bienfaiteurs apportent de la nourriture aux détenus. Mais pour qu’ils aient accès à cette nourriture, des prisonniers sont obligés de payer de l’argent.

De même, ils signalent qu’en complicité avec certains responsables de la prison, le chef d’équipe des prisonniers, appelé « Kapita », exige des sommes colossales, allant parfois au-delà de plus de 50 dollars, aux nouveaux prisonniers pour qu’ils aient accès aux toilettes, à l’eau, à la nourriture et à l’espace pour se recréer ou dormir. S’ils ne payent pas, ils sont soumis à une corvée assortie des amendes telles que l’achat des bougies, cigarettes etc. « J’ai déjà payé quatre fois les amendes pour avoir entré en possession de la nourriture qu’on m’avait amenée sans l’autorisation du kapita. Cela m’a couté plusieurs fois des bougies et d’autres travaux pénibles », a témoigné Mwaruka Masumbuko. De son coté, Noëlla Bahindwa s’est indigné du fait qu’elle quitte Walungu, à plus de 30Km de Bukavu, deux fois par semaine pour apporter la nourriture à son mari par crainte qu’il ne meure de faim. « Je suis fatigué de voir que des agents commis à la garde m’oblige de verser 1 000 FC chaque fois que j’amène la nourriture à mon mari. Et lors que je ne donne pas, je suis contrainte de rentrer avec ma nourriture »

Selon l’article 62 de la loi portant régime pénitentiaire en RDC, les détenus ont doit à 3 repas par jour. Mais le constat est différent à la prison de Bukavu. « On me sert quelques grains de haricots par jour et une infime quantité de foufou qui ne peut même pas rassasier un bébé. Et cela une fois par jour, le soir » témoigne un détenu.

Selon Willy Kitenge, Administratif de la prison centrale de Bukavu, son institution compte un grand nombre des prisonniers. « Pour les nourrir, nous avons souvent chaque mois plus de 8 tonnes des vivres (farine de mais et de haricots). Chaque prisonnier ne reçoit qu’au moins 7 Kg de provision durant tout le mois », a-t-il dit. Selon lui, il existe en RDC une politique alimentaire des détenus mais le problème réside sur la variation des effectifs qui ne cesse de croitre. Par contre, la quantité de la nourriture reste insuffisante.

S’exprimant sous anonymat, une autorité parmi les responsables de la prison centrale de Bukavu affirme que l’insécurité alimentaire est généralisée dans toutes les maisons de détention, prisons, ou cachots de la province. Il soutient également que le surpeuplement des prisons influe sur la politique alimentaire. « Les statistiques actuelles de la prison centrale de Bukavu font état de 1300 détenus dont 1175 à la Cours centrale, 24 à la salle d’opération, 30 au quartier femmes, 24 mineurs dont 2 filles et 12 nourrissons » précise-t-il. 

La nourriture, un droit fondamental pour tous

Les articles 24 et 25 de l’ordonnance loi 334 du 17 septembre 1965, portant régime pénitentiaire en RDC, obligent le gouverneur de province à effectuer une fois par trimestre, des visites des prisons, maisons d’arrêt et camps de détentions. L’article 27 élargi le champ jusqu‘au médecin désigné par le ministère de la santé et le gouverneur de province, qui lui aussi est tenu d’y effectuer des visites au moins une fois par mois.

Malheureusement, il est à constater que cette loi est loin d’être connue, au vu du régime alimentaire désastreux et l’état de santé de la plupart des prisonniers au Sud-Kivu. Pour pallier à cette crise, les confessions religieuses et les membres de famille viennent au secours des prisonniers, surtout le dimanche et les jours des grandes fêtes comme Noel et le nouvel an. Sous l’anonymat, une chrétienne de l’église catholique apportant à manger et des savons aux prisonniers se dit fier de jouer un rôle que l’Etat pourrait mieux assumer. « Je viens au secours de mes frères et sœurs qui sont incarcérés dans la prison centrale. Je me sens fier de mon simple geste envers les prisonniers. Nous demandons à l’Etat de prendre ses responsabilités car la nourriture est un droit fondamental pour tous…»

 

Tagged , , , , , , , , , ,

Related Posts

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *