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Kinshasa

Des enfants passent des jours et des nuits avec des morts à Kinsuka

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Derrière cette fillette, un mausolée daté de l’année 1989 sur lequel les familles exposent leurs habits pour les sécher. Ph. Lisette Tshama

 

Par Lisette Tshama

C’est un spectacle désolant pour plusieurs passants de l’avenue du Tourisme dans la commune de Ngaliema. Depuis quelques mois, on observe des dizaines de foyers accompagnés de leurs enfants, mener leur vie dans les cimetières de Kinshasa. Réservés pour les morts, ces cimetières hébergent aussi des vivants, parmi lesquels sont les enfants. Dans ce champs des morts, les petits enfants se divertissent comme partout ailleurs. Les jeux d’enfants sont aussi adaptés dans ces milieux réservés aux personnes sans vie.

A Kinsuka, c’est pareille. Lorsqu’il s’agit de jouer au jeu de cache-cache, les enfants des sans abris se servent des sépulcres et arbres pour ne pas être vus. Ils sont visibles même de loin lorsqu’ils courent entre les tombeaux. Tout se fait aux cotés des morts.

Dans la famille d’un ancien militaire installé ici, Carine Mwadi, âgée de 15 ans, assume plusieurs responsabilités. Elle s’occupe régulièrement du ménage à l’absence de sa mère. Pour chercher de l’eau, elle fait des navettes entre un puits et sa maison de fortune pour trouver cette denrée. Aidée par son frère de 12 ans, elle étale les habits lavés sur un mausolée pour les dessécher. Sans peur des morts, ils se déplacent entres les tombeaux pour joindre d’autres foyers.

Quand arrive l’heure du repas, certains enfants s’installent sur des sépulcres et d’autres à même le sol pour partager la nourriture. Sans aucune installation de la Regideso et de la Snel pour la desservir en eau et en énergie électrique, cette population démunie se débrouille à sa manière. Elle a réussi à construire des puits dans les périmètres du cimetière pour trouver de l’eau et se sert des lampes à pétrole et bougies pour éclairer les maisons lorsque la nuit arrive.

A cause de la mauvaise qualité d’eau utilisée par ces familles, les consommateurs exposent leur vie à des maladies des mains sales. Selon les témoignages des habitants, il y a parmi les enfants de Kinsuka beaucoup de cas des fièvres typhoïdes et des diarrhées. Pour les professionnels de santé, les enfants et les personnes de troisième âge courent beaucoup de risques dans cet environnement malsain. « Il est conseillé d’enterrer les morts loin des vies humaines. Car, les microbes peuvent survivre sur un corps sans vie même une année avec possibilité de se propager sur un être vulnérable », a expliqué Justine Madaganyo, médecin généraliste de l’hôpital de Référence de Kinshasa, ex Maman Yemo.

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Dépourvus des espaces des jeux appropriés, les enfants se contentent des croix et sépulcres pour se divertir. Ph. Lisette Tshama

 

Chassés par les services de l’Etat il y a plus de 7 mois, les sans-abris reviennent progressivement à Kinsuka sans que personne ne les empêche. « Où voulez-vous qu’on aille lorsqu’on n’a pas de la famille dans la capitale », a martelé une mère des trois enfants qui affirme avoir fui la guerre de l’Est. Vieux de plus de 50 ans, le cimetière de Kinsuka continue à recevoir des morts de manière frauduleuse malgré l’interdiction de l’Etat.

D’ailleurs, la plupart des cimetières de Kinshasa sont transformés en lieu d’habitation en complicité avec quelques autorités municipales. A Kinsuka par exemple, les espaces sont vendus à vil prix par des opportunistes par l’entremise de certains responsables des quartiers et chefs coutumiers. Le prix de vente varie selon l’endroit. Pour un espace situé à l’intérieur du cimetière, l’acheteur peut l’avoir à moins de 50 USD. Tandis que pour celui qui longe l’avenue de Tourisme, il est à vendu de 100 USD. Ce tableau déplorable est vécu dans plusieurs cimetières de Kinshasa, notamment à Kintambo, Kinkole, Benseke et autres. Malgré l’interdiction du gouvernement central et les appels du gouvernorat provincial, des maisons de fortunes y poussent comme des champignons.

Ratifié par la RDC, la Déclaration universelle des Droits de l’homme indique dans son article 22 que « Toute personne, en tant que membre de la société, a droit à la sécurité sociale ; elle est fondée à obtenir la satisfaction des droits économiques, sociaux et culturels indispensables à sa dignité et au libre développement de sa personnalité, grâce à l’effort national et à la coopération internationale, compte tenu de l’organisation et des ressources de chaque pays ». Cependant sur terrain, on se rend compte qu’aucun effort n’est fourni pour garantir la sécurité sociale aux sans abris qui envahissent les cimetières de la capitale congolaise.

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