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Kinshasa

Les Taxis-motos, porte-ouverte aux accidents de circulation à Kinshasa

Charlène Taty

Deux taxis-motos en pleine course à Kinshasa. (Photo Charlène Taty)

Deux taxis-motos en pleine course à Kinshasa. (Photo Charlène Taty)

Depuis un temps, des taxis-motos ont gagné toute la ville de Kinshasa. Avec l’insuffisance de moyens de transport en commun et des embouteillages, ces taxis-motos sont venus à la rescousse de la population kinoise. Malheureusement, ils ont amené sur leur trace plusieurs accidents de circulations.

Communément appelés Wewa, les taxis-motos desservant la capitale de la République Démocratique Congo offre un spectacle presque théâtral. Juchés à trois ou à quatre personnes sur une même moto roulant à vive allure, et, exécutant des acrobaties spectaculaires pour se faufiler entre les véhicules, tous les ingrédients semblent réunis pour exposer les amateurs de ce moyen de déplacement aux accidents de circulation.

Jacquie, élève, était passionnée de taxi-moto jusqu’à son accident. Elle est actuellement aux Cliniques Universitaires de Kinshasa      pour des soins appropriés. « J’aimais bien prendre la moto avec mes deux camarades de classe pour éviter les embouteillages qu’on rencontre tous les jours sur les grands artères de la Capitale. Il m’a fallu connaitre un accident meurtrier dont je suis sortie  grièvement blessée au niveau de la tête et fracturée au niveau de la cuisse, pour que cette passion pour la moto disparaisse, nous confie-t-elle avec un air inquiet. Le conducteur et l’une de mes camarades ont trouvé la mort sur place ». Jackie nous révèle que c’est l’excès de vitesse qui a été à la base de l’accident.

Larmes aux yeux et regard éperdu, un patient hospitalisé depuis plus de deux mois aux services de neuro- chirurgie des Cliniques Universitaires de Kinshasa suite à un accident de moto raconte son histoire tragique : « Je revenais du bureau et j’ai été obligé de prendre la moto parce que le transport était difficile. Quelques mètres plus loin, nous nous sommes retrouvés dans un caniveau après que le conducteur ait tenté d’échapper à un bus. J’avais perdu  connaissance et je suis resté dans le coma pendant sept jours. Je m’en suis  tiré avec une fracture au niveau de la colonne vertébrale. Cette fracture avait lésé la moelle épinière. Je ne peux plus me servir de mes membres inférieurs. Je ne  contrôle la plus la miction ni la défécation et, pire encore, j’ai perdu ma virilité à trois semaines de mon mariage ». Avant même qu’il ne termine son allocution, les larmes perlaient déjà ses joues.

Il faudra parcourir les hôpitaux de Kinshasa pour se rendre compte  du nombre croissant des accidentés, des dégâts et des pertes en vies humaines que cause le phénomène WEWA. Visage complètement défiguré, colonne vertébrale endommagée, bassin, pieds, jambes, bras fracturés jusqu’à être imputés, cou fracturé, yeux sortis des orbites, cerveau hors du crâne, corps  éventrés,  sont  désormais les principaux cas d’accidentés reçus aux Cliniques Universitaires de Kinshasa. Un des chirurgiens affirme que le nombre d’accidentés de moto ne fait qu’augmenter. Plusieurs parmi ces accidentés arrivent déjà morts où trouvent la mort à l’hôpital. « Les responsabilités sont à partager entre  les conducteurs, les passagers et les autorités compétentes », a-t-il affirmé.

Des risques d’accident bien connus mais ignorés

Conducteurs et passagers semblent tous conscients des risques d’accidents auxquels ils s’exposent tous les jours. Pour les conducteurs, la crise financière ne leur laisse pas d’autres choix comme nous l’explique Julien : « J’ai 17 ans et je conduis la moto depuis 8 mois. Mes parents sont au chômage depuis plus de 5 ans. Ma mère s’est lancée dans un commerce qui ne lui permet même pas de trouver tous les jours de quoi  nourrir la famille. Je ne supportais plus de voir mes trois sœurs cadettes pleurer parce qu’affamées, raison pour laquelle je me suis lancé dans cette activité ». Il confie également qu’il y a environ  trois mois il a connu un accident de moto. « J’avais eu un choc au niveau du coude de la main droite et le passager qui était avec moi a eu un choc au niveau du bassin. J’ai dû attendre deux semaines pour reprendre le boulot », nous a-t-il révélé. Selon lui cet accident est le résultat du fait qu’il était encore débutant et qu’il n’avait pas suivi une formation adéquate avant de se lancer dans cette activité. Il reconnait qu’à chaque fois qu’il conduit la moto, sa vie est en danger. « Je ne sais faire autrement, sinon, c’est la rue qui va m’accueillir comme quémandeur », a-t-il conclu.

Quant à Guelord, âgé de 18 ans, il est conducteur d’un taxi-moto depuis plus de 4 ans. Cinq accidents, c’est son bilan depuis qu’il est dans ce métier. « Au dernier accident, j’étais mourant. Je baignais complètement dans le sang qui coulait du nez, de la bouche et des blessures profondes au niveau du ventre et des pieds », a-t-il affirmé. Il confie qu’il ne voulait plus exercer ce métier après son dernier accident, mais la disette ne lui a pas rendu la tâche facile. «Je me prends en charge moi-même et je ne pouvais rester sans rien faire, sinon, j’allais mourir de faim », a-t-il poursuivi. Il raconte dans un autre contexte qu’il est analphabète et le seul métier qu’il sait faire c’est conduire la moto. « Pour exercer d’autres métiers, il faut suivre des formations qui sont toujours payant », a-t-il conclu.

Madame Arlette Moseka, passagère de taxi-moto rencontrée dans la commune de Mont Ngafula explique pour sa part que plusieurs quartiers de la majorité des communes de Kinshasa sont dépourvus des routes accessibles avec les véhicules. Le seul remède selon elle, c’est le recours à des taxis-motos. « Je connais les risques que je cours à chaque fois que je prends une moto, mais que faire d’autre ? », s’est-elle interrogé avec une mine inquiète. Elle poursuit son discours en disant qu’elle réside à plus de 2 kilomètres de l’arrêt de bus. La distance ne lui permet donc pas de trotter tous les  jours pour se rendre au service ou pour regagner sa demeure.

Des motards sans aucune qualification

Il suffit de voir comment conduit un frère, un ami, un parent, etc, pour devenir à son tour conducteur de moto. La majorité des conducteurs  interrogés n’ont pas suivi des formations dans des centres spécialisés. Selon eux, les moyens financiers en sont la cause. Julien a été formé par un  cousin qui, lui, est dans le métier depuis plus de trois ans sans non plus avoir suivi une formation appropriée. De son côté, Guélord reconnait aussi  n’avoir pas été formé  avant de se lancer dans le métier : « Mon frère conduisait déjà la moto avant moi.  Chaque dimanche matin, il m’apprenait comment conduire jusqu’à ce que j’y suis arrivé », a-t-il déclaré.

Ce manque de formation dans des centres appropriés fait que la majorité des conducteurs des taxis motos ne disposent pas des documents, à l’exemple du  permis de conduire. A cet effet, ils roulent souvent à  très vive allure pour ne pas être arrêté par la police de roulage. Cette fuite est la cause de plusieurs accidents comme nous l’explique madame Christiane Ngamikwe, vendeuse au marché Matadi Kibala : « J’ai été témoin d’un accident qui s’est produit juste à l’endroit où se tient ce marché. Le conducteur fuyait l’agent de la brigade routière. Dans sa course effrénée, le conducteur a engagé la moto sur la nationale N°1. Il s’est retrouvé sous un  camion remorque qui venait dans le sens inverse. Résultat, le conducteur a trouvé la mort sur place et la moto  a été complètement déclassée ».

Les parades des taxis- motos conduisent à l’irréparable

Tous les feux allumés, dans un concert des claxons assourdissant, des taxi motos roulant en file indienne offre un véritable spectacle aux amateurs du sensationnel. Ces parades sont organisées soit dans les cortèges funèbres, soit à  l’occasion de la sortie de maternité d’une proche, ou encore, sur demande d’un client qui veut en mettre plein la vue à ses voisins. Un agent de la brigade routière affecté sur la route Nationale N°1 à l’emplacement du marché Matadi Kibala nous en dit plus à ce sujet : « C’était un cortège funèbre qui  revenait du cimetière de Mbenseke. Pétarades et acrobaties ont été les dernières pratiques de deux  conducteurs des motos qui se sont retrouvés sous  un camion remorque dans un virage. Les deux corps n’étaient plus qu’un amas des chairs et des os déchiquetés et ensanglantés ».

Dans les communes de Masina, Ndjili, Ngaba, Makala, Selembao, etc, une femme qui n’a pas un cortège  des taxis-motos derrière elle à la sortie de maternité est méprisée, traitée de pauvre, insultée par des proches voisins. Son mari est traité d’irresponsable à la même occasion. Madame Tshibola, une sexagénaire habitant la commune de Ngaba nous relate : « Vous verrez quatre personnes sur une même moto. Ils font des tours à vive allure en contournant l’avenue résidentielle de la femme qui vient de donner naissance. Certains roulent debout sur la moto, d’autres font des acrobaties sur leurs motos, ce qui les exposent encore plus aux accidents ».

Des mesures sans application

Bien que la circulation des taxi-motos soit interdite au centre-ville, elle continue à faire l’affaire dans presque tous les coins et recoins de la capitale kinoise. Il y a à peine quelques mois, le gouvernement avait pourtant pris des mesures draconiennes en matière de circulation de ces motos, mais la plupart reste lettre morte. Des voix s’élèvent de plus en plus pour dénoncer cette pratique, mais rien n’est fait jusque-là

Pour maitre Alain Panzu du barreau de Matete, les accidents de moto constituent un fait de société qui ne pourra trouver de solutions adéquates que par l’affirmation des normes déjà existantes, notamment le respect du code de la route et le sens civique. Bien plus encore, par la création d’un cadre juridique qui prend en compte tous les facteurs tant sociaux, économiques, que structurels liés à cette activité. Il note également que « l’Etat congolais est tenu de réaffirmer les valeurs non seulement en définissant les règles, mais surtout en les faisant respecter rigoureusement ». La vie humaine étant sacrée, des mesures urgentes s’imposent, car il y a péril en la demeure.

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