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Kinshasa

Les pharmacies kinoises risquent de se transformer en officines des poisons

Charlène Taty

Des médicaments vendus sur la place publique au Grand Marché de Kinshasa. (Photo Charlène Taty)

Des médicaments vendus sur la place publique au Grand Marché de Kinshasa. (Photo Charlène Taty)

A Kinshasa, la conservation des produits pharmaceutiques pose problème. Certaines officines où s’approvisionnent la population, sont dans un état déplorable. Ampoule à incandescence allumée le long de la journée, pas d’aération suffisante, pas des réfrigérateurs, sont là les caractéristiques de plusieurs pharmacies à Kinshasa. A cela s’ajoute des médicaments vendus sur la place publique et exposés aux rayons solaires. Un autre fait déplorable c’est la vente des produits pharmaceutiques par des personnes dont le domaine d’étude n’a rien à avoir avec la pharmacie.

La majorité des pharmacies présentes dans la capitale congolaise se caractérisent par une chaleur excessive. Cette chaleur est généralement générée par l’étroitesse des locaux et le manque de fenêtre capables d’assurer une aération suffisante.

A Makala, plusieurs petits locaux s’étendent entre l’arrêt Mopulu et La Fayette. Ils portent tous l’inscription pharmacie, mais leur aspect déjà laisse à désirer. Les murs décrépis sont couverts des moisissures générées par l’humidité. La plupart de ces pharmacies n’ont pour seules ouvertures qu’une petite fenêtre et une porte. Dans ces conditions, même l’air y pénètre difficilement. Ainsi, une seule solution s’offre au vendeur pour s’y mouvoir facilement : laisser l’ampoule allumée même la journée. Malheureusement, les ampoules à incandescence auxquelles ils recourent chauffent énormément, et ces pièces mal aérées et étroites sont en permanence surchauffées. « Si je ne garde pas l’ampoule allumée, je ne saurai même pas trouver les produits demandés par les clients ; il fait tellement sombre dans la pièce », fait remarquer l’un des vendeurs. Elle reconnait par ailleurs que le fait de laisser l’ampoule allumée tout au long de la journée peut endommager certains produits.                            Pire encore, il n’y a pas de réfrigérateur dans ces pharmacies. Pourtant, la conservation des produits pharmaceutiques exige le respect des certaines normes. Cette situation est identique dans la plupart des pharmacies de Kinshasa.

Les normes à observer dans la conservation des médicaments sont strictes. Certains produits doivent être conservés au frais selon la température inscrite sur la notice, d’autres doivent l’être à la température ambiante, mais modérée. La température élevée dénature les médicaments. Elle peut même les transformer en produits toxiques, d’autres encore doivent être conservés à l’abri de la lumière, comme le confirme José Kaseka, pharmacien de formation.

Pour les vendeurs, la faute incombe aux propriétaires. « La plupart de pharmacies sont dans des maisons locatives. Si ces maisons ne sont pas aérées, ce n’est pas la faute des propriétaires des pharmacies, mais plutôt celle des bailleurs. C’est à eux de prévoir des ouvertures suffisantes pour une aération suffisante », déclare Alpha, propriétaire d’une pharmacie située dans la commune de Makala. La pharmacie de madame Alpha est dans un état lamentable : boites étalées à même le sol, Médicaments et casseroles posés côte à côte sur une étagère. Il n y a même pas un ventilateur dans  cette pharmacie. Pour couronner le tout, cette dame a placé un réchaud juste sous une étagère. De la fumée échappe de la casserole posée sur le réchaud. Le repas est en train de cuire juste à côté des médicaments. Elle reconnait dans un autre contexte qu’elle n’est pas pharmacienne de formation : « je gère la pharmacie de mon mari qui lui est pharmacien de formation mais qui doit s’occuper d’autres affaires», se justifie – elle.

Dans la commune de Mont Ngafula sur la Nationale N°1, précisément au quartier Matadi Kibala, le constat est le même. Sous couvert de l’anonymat, un monsieur d’une quarantaine d’année vit avec ses deux enfants dans la pharmacie qu’il gère. Il cuit le repas  à l’intérieur de la pharmacie tout en sachant que cette pratique peut dénaturer certains médicaments. A 10 mètres de là, une dame vit également dans sa pharmacie. Elle a placé un brasero avec des braises allumées sous l’étagère des médicaments. « Je vis dans la pharmacie puisque la résidence familiale est  loin d’ici. Je ne rentre que le weekend, entre temps je fais tous mes besoins ici. D’habitude je cuis le repas dehors mais quand la journée est ensoleillée je suis obligé de préparer à l’intérieur de la pharmacie», explique t- elle.

Le matériel utile à la conservation presque inexistant

En plus du désordre qui caractérise la plupart des pharmacies de Kinshasa, force est de constater qu’elles ne sont pas munies des réfrigérateurs pour la conservation des produits qui exigent d’être gardés au frais. Quelques unes seulement en sont dotées. Parmi elles, certaines ne recourent à ces réfrigérateurs, apparemment, que comme épouvantails. En effet, beaucoup d’entre eux sont en panne. Ils sont placés dans la pharmacie juste pour faire bonne impression. « Si nous ne conservons pas les produits au frais, ce n’est pas par mauvaise foi. J’avais un frigo, mais il est tombé en panne depuis quelque temps. Nous attendons de réunir les moyens nécessaires pour le faire réparer », affirme Landu Kumbu, vendeur dans une pharmacie dans la commune de Selembao.

Même la présence du réfrigérateur ne garantit pas la bonne conservation des médicaments. Les coupures intempestives de courant compliquent encore plus la conservation des médicaments, comme le déclare le propriétaire d’une officine à Ngaba: « comme vous le voyez, je dispose d’un réfrigérateur dans ma pharmacie, mais il ne peut pas fonctionner faute de courant électrique. Ca fait un mois et demi que ce quartier est plongé dans le noir. J’ai même dû jeter certains produits qui étaient au frigo car ils se sont abimés ».

La vente des médicaments sur la place publique, un véritable danger

On assiste à un spectacle surprenant au croisement des avenues Luambo Makiadi et Rwakadingi au grand marché de Kinshasa. Un grand nombre d’étalages sont alignés, proposant divers produits pharmaceutiques. Certains sont couverts tant bien que mal des parasols, d’autres pas, exposés directement aux rayons solaires. Ce jour, le soleil est vraiment radieux. Ses rayons frappent de plein fouet les médicaments étalés sur des tables en bois. Cette activité n’échappe à l’attention de personne. La population et même les pouvoirs publics ne peuvent pas l’ignorer.

En effet, le Grand marché est la place commerciale la plus fréquentée de la capitale congolaise. Les gens passent et repassent, certains même s’arrêtent devant ces étalages et achètent quelques produits. Jules Mambulu, la trentaine révolue, s’est procuré une plaquette de tétracycline  à l’un de ces étalages : « je vends dans un magasin ici au grand marché. Ces vendeurs sont vraiment  les bienvenus ici. S’ils n’étaient pas là, j’aurai du aller bien loin acheter ce médicament, alors que je fais la diarrhée ». Jules s’en va, satisfait, sans savoir que le produit qu’il a acheté s’est peut-être déjà transformé en produit toxique, comme le confirme Papy Pungu pharmacien de formation : « les médicaments sont des produits à utiliser avec beaucoup de prudence. On ne doit pas oublier que ce sont des produits chimiques. Leur exposition à forte chaleur ou simplement à des températures non indiquées, peut même les transformer en poison. Dans ce cas, ils ne soignent pas et peuvent même apporter des maladies, voir même la mort ». Il poursuit en disant que plusieurs patients ne guérissent plus après  la première  prescription médicale parce que certains produits qu’ils achètent ont déjà perdu partiellement ou complètement  leur capacité de soigner la maladie.

Les dépôts pharmaceutiques situés à l’angle des avenues commerce et Luambo Makiadi constituent un véritable fief des vendeurs à la criée. De jeunes gens postés devant ces dépôts proposent à des prix préférentiels des produits aux passants. « Nous, nous disposons des spécialités que vous ne trouverez même pas dans le dépôts. Et même s’ils en ont, leurs prix sont plus élevés », confie l’un de ces vendeurs en ouvrant un sac à dos dans lequel sont entassés pêle-mêle des plaquettes et des flacons des médicaments. Enfermés dans cette sacoche, les médicaments peuvent s’y transformer en produits toxiques ou en poison, en attendant que quelqu’un daigne se les procurer.

L’ignorance de la population profite à ces vendeurs de la mort

La population kinoise ne semble pas bien informée sur la conservation des médicaments. Beatrice Kilala sort d’une officine, une plaquette de suppositoire entre les mains. Sur la plaquette une inscription : à conserver au frais et à l’abri de la lumière. Mais quand on lui demande si le produit était gardé dans un réfrigérateur, elle répond d’un ton indifférent : « le produit était plutôt sur un étalage. Quelle différence ça peut faire ? Sur un étalage ou au frigo, c’est pareil ».  La réaction est presque la même chez la part des personnes interrogées à ce sujet. Rare sont ceux qui font attention à la manière dont les produis sont conservés. L’ignorance et l’insouciance manifestée par la population permet  aux vendeurs  d’écouler paisiblement  leurs produits. Ils peuvent aussi se faire de l’argent en proposant aux paisibles citoyens des substances devenues toxiques.

En dépit de multiples rappels à l’ordre fait par le ministère de la santé et l’ordre des pharmaciens, la mauvaise conservation des médicaments se poursuit sans désemparer. Les autorités s’arrêtent seulement aux communiqués. Même les représailles annoncées se font toujours attendre, au grand bonheur des vendeurs des médicaments.

Du reste, les agents de la santé publique chargés d’inspecter les pharmacies se contentent de se faire graisser la patte. « Les personnes qui viennent inspecter les pharmacies sont devenues des quémandeurs. Quand ils arrivent, tout ce qu’ils font  c’est nous extorquer de l’argent. Quand nous nous exécutons, ils s’en vont sans faire de problème », confie Anne Tshibangu, vendeuse dans une pharmacie dans la commune de Mont Ngafula.

Et l’ordre des pharmaciens dans tout ça ?

Selon l’article 3 de la loi de 1991 portant création de l’ordre des pharmaciens du Congo, seules les personnes inscrites à l’ordre des pharmaciens peuvent gérer des pharmacies.   Cependant, un bon nombre des tenanciers des pharmacies gèrent eux-mêmes au quotidien les médicaments et/ou engagent des personnes sans une formation au préalable.

Toujours selon la même loi, seuls les locaux d’au moins  45 mètres carrés peuvent abriter une pharmacie. Toutefois tenant compte des réalités de bail en RDC, les locaux d’au moins 25 mètres carrés sont admis.

Conscient du désordre qui règne dans leur secteur, l’ordre des pharmaciens du Congo a pris une série des mesures afin de barrer la route aux officines non viables : « Outre le simple contrôle sur la viabilité des pharmacies, nous avons pris des dispositions pour mettre à la disposition de la justice toute personne fautive. Les pharmaciens sont assistés par des officiers de polices judiciaires », affirme l’un des membres du comité de l’ordre des pharmaciens du Congo qui a souhaité gardé l’anonymat. Ce même pharmacien soutient que d’autres stratégies seront annoncées dans les semaines qui suivent. Mais entre temps le désordre continue dans ce secteur.

Le laisser-aller observé dans le domaine pharmaceutique dans la capitale congolaise constitue une véritable menace pour la santé. Si les autorités du pays ne se penchent pas sérieusement sur cette question, la santé, ce droit reconnu à tout individu restera exposée à de graves dommages parfois irréversibles. Les médicaments ne sont utiles que quand ils sont de bonne qualité. Mal conservés, ils représentent un véritable danger pour la santé humaine.

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One thought on “Les pharmacies kinoises risquent de se transformer en officines des poisons

  1. fabriceTATY

    vraimentcesujetesttrespercutantetnecessiteacequonenparleenlargediffusioncarplusieurspersonnesmeurentjourpourjourpourraisondavoiretesoumisalaconsommationdesproduitspharmaceutiquesmalconserver.PriereauministeredelasantedelaRDCdebienvouloirreglementerlesecteurpharmaceutiqueenvuedepreserverdesvies.

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