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Kinshasa

Le droit à la sante mis à mal par l’eau des puits a Kindele et au camp Manzanza

Charlène Taty

L’eau, cette denrée si indispensable à la vie  se transforme en ennemi de la santé dans  certains quartiers de la capitale congolaise. A Kindele et au Camp Manzanza, deux quartiers parmi les plus défavorisés de Kinshasa, la source d’eau la plus disponible demeure les puits aménagés dans des parcelles habitées. Mais le grand problème, c’est que cette eau est polluée. Cette pollution est engendrée par les matières fécales et autres déchets, support des germes de tout genre.

Le Camp Manzanza est un quartier situé en contrebas de la cité Mama Mobutu ; si ce dernier est un quartier assez huppé, le premier fait figure de parent pauvre. Ici, les habitations sont presque toutes en tôles usées. Les plus vastes d’entre elles font environ 5 mètres carré de surface. Devant la plupart de  ces taudis, vaisselle et habits sales sont posés pêle-mêle, attendant sans doute la dame ou les enfants descendu chercher de l’eau au puits situé au fond de la vallée. « Il est dix heures, je n’ai toujours pas d’eau pour le ménage. J’attends mes trois enfants descendus au puits il y a une heure mais ils tardent à revenir ; sûrement qu’il y a affluence comme d’habitude », déclare Jeanne Nshimba, une dame d’une vingtaine d’années à l’allure chétive et misérable. Posté devant le hangar qui lui sert d’habitation, elle s’empresse de remettre en place le morceau de triplex qui  sert de porte, dans une vaine tentative de cacher à nos regard l’intérieur du taudis plongé dans la pénombre.

Ici, pas d’électricité ni d’eau courante, à croire que ce quartier n’est pas concerné par la révolution de la modernité prônée par les dirigeants du pays. Seule l’eau de puits sert pour tous les usages. On y recourt pour la cuisine, la lessive, le bain et même la boisson ; c’est ça ou rien du tout. Assise sur un escabeau qui tient à peine sur ses pieds, Arlette Ndala, une autre habitante du quartier attise un feu de bois sur lequel elle a placé une casserole noircie par la fumée. La mine gaie, elle nous confie avec un sourire épanouis « Nous n’avons pas d’autres points d’alimentation en eau sinon les puits situés au fond de la vallée. Heureusement que nous avons ces puits sinon… ». Sans achevé sa phrase elle éclate de rire, nous laissant imaginer la suite. Sa gaieté tranche vraiment avec l’atmosphère de misère noire qui se dégage dans cet endroit.

A Kindele, quartier situé sur l’autre versant de la commune de Mont Ngafula, face au plateau des résidents de l’Université de Kinshasa, la situation n’est que de très peu meilleur à celle du Camp Manzanza. Kindele bénéficie partiellement  depuis la fin de l’année dernière de l’eau courante grâce à la coopération sino- congolaise. Toutefois cette eau ne semble pas être à la portée de tout le monde. Le quartier étant coupé en deux par les érosions ; les canalisations d’eau n’ont donc pas pu être installées à travers tout le quartier. Monsieur Ilunga est de ceux qui en sont resté à l’eau de puits : « notre parcelle est malheureusement situé au-delà du ravin, l’eau courante n’est donc pas arrivée chez nous car les tuyaux n’ont pas pu traverser le ravin. Nous sommes trop éloignés des robinets pour aller nous approvisionner en eau potable. Nous sommes donc obligés de nous contenter de l’eau des puits », affirme t-il d’un air insouciant en haussant les épaules.

Selon monsieur Jean de la REGIDESO, la desserte en eau potable à Kindele est rendu possible grâce au financement de la Banque Mondiale au Projet d’alimentation en Eau potable en Milieu Urbain, PEMU. Les canalisations n’ont  pas pu atteindre certains coins de ce quartier suite aux érosions. Il affirme qu’ils sont conscients  que certains endroits sont dépourvus de l’eau potable mais pour le moment il n y a pas encore un projet pour résoudre ce problème. Il parle plutôt du projet de branchement promotionnel lancé  récemment  par la REGIDESO. Le prix de cet offre  s’élève  46 500Fc avec comme condition : habiter une rue déjà desservie par la canalisation de la REGIDESO.

Puits situé à près de 5 mètres des installations sanitaires de fortune au quartier Kindele. (Photo JDH)

Puits situé à près de 5 mètres des installations sanitaires de fortune au quartier Kindele. (Photo JDH)

La localisation des puits pose problème

Les puits qui approvisionnent  en eau la majorité des habitants de Kindele et Camp Manzanza sont situés dans des vallées. En effet, la commune de Mont Ngafula a un relief très escarpé. Les sources d’eau propice à l’aménagement des puits se situent aux points les moins élevés de ce quartier. Les habitations surplombent donc les  puits. « On ne peut creuser un puits sur les hauteurs car il serait impossible d’atteindre les sources d’eau. Dans la vallée c’est plus simple, le niveau du sol est déjà très bas. Ici chez moi par exemple, l’eau se trouve à deux mètres du sol », nous confie fièrement Paul Kiala, propriétaire d’un puits au Camp Manzanza. Ce puits, c’est juste un trou creusé dans le sol et couvert tout autour des branchages et des sacs en polyéthylène sur lesquels on a posé un monticule des sables. On a évidemment pris soin de laisser une ouverture au centre. Devant ce trou baillant, une jeune fille d’environ 16 ans, tient une espèce de canne qu’elle plonge au fond du puits. Elle la retire petit à petit ; voilà qu’apparait une grosse boite fixée à l’autre bout. C’est cette boite qui permet d’aller recueillir l’eau au fond du puits.  Juste à cinq mètre du puits se trouve les installations sanitaires de monsieur Kiala. Ces lieux d’aisance sont constitués juste d’un trou sur lequel sont posé deux morceaux de planche. Ces derniers permettent de poser les pieds pour faire ses besoins. A la hauteur du puits d’eau déjà, on peut respirer les odeurs nauséabondes qui se dégagent de ces sanitaires de fortune. Plus on s’en approche plus l’air devient irrespirable. Quand on y pénètre, on est directement pris d’une envie tenace de vomir. Un petit regard dans le trou, laisse entrevoir une masse verdâtre immonde presque totalement couverte d’asticots. Quelques uns ont même réussi à monter sur les planches. La parcelle de monsieur Kiala est en pente, le puits est situé plus bas que les toilettes. Le terrain étant en pente, beaucoup d’autres parcelles de voisins disposant du même type de toilettes sont situées plus haut. Pire encore, certaines parcelles sont même dépourvues des toilettes. Leurs habitants vont vider vessies et intestins dans les broussailles avoisinantes. A la question de savoir comment il fait pour protéger le puits, monsieur Kiala répond d’un air insouciant : « nous posons un couvercle sur l’ouverture du puits ». Du coup il indique du doigt un couvercle sale et tout bosselé. Il semble ne pas s’apercevoir que le couvercle est tordu sur le bord. Quand bien même il ne l’aurait pas été, les eaux de pluie qui descendent de toute part, même de la toilette peuvent ronger la monticule de sable à l’ouverture du puits. Les eaux souillées peuvent donc s’introduire aisément dans le puits et infecter l’eau

Chez François Ngina à Kindele, des plus amples précautions semblent avoir été prises. L’ouverture du puits est entourée des deux rangées de briques, mais le problème demeure. Ici aussi les toilettes sont à proximités du puits. L’intérieur de ces installations n’est même pas à l’abri des regards. En effet les morceaux des sacs sensés l’isoler sont déchiquetés et couvert d’une croute verdâtre qui cachent mal le trou baillant faisant office de latrines. A trois parcelles de là, la situation est plus chaotique. A trois mètres du puits, juste à côté de l’abri en paille servant des toilettes, un groupe des poules et canards se disputent une substance molle verdâtre au-dessus de laquelle des mouches  bourdonnent. Il s’agit en fait d’un tas de matières fécales étalé à même le sol. Suivant nos regards dégoutés, la maitresse de lieu s’emporte et nous dit furieusement : « que voulez-vous ? que j’envoie ma petite fille de trois ans dans ces toilettes –là ? Elle fait ses besoins là après je nettoierai ». Ce dont elle ne semble pas se rendre compte, c’est que les poules ont dispersé les déchets et qu’elle ne pourra pas tout nettoyer. Plus grave  de longs sillons tracés par les eaux de pluie partent de cet endroit. Ils vont jusqu’au puits devant lequel quelques dames causent gaiement attendant leur tour pour puiser l’eau.

L’eau des puits est inévitablement infestée des germes

Pour les femmes qui s’approvisionnent en eau au puits, la clarté de l’eau est une preuve qu’elle n’est pas impropre à la consommation comme le déclare Chantale Ndombe, l’une d’entre elles : « il n’est pas difficile de vérifier la qualité de l’eau. Nous ne la mettons pas dans nos ustensiles que quand elle est claire. C’est vrai qu’il arrive parfois que la canne ramène un vers de terre gigotant dans l’eau. Dans ce cas nous jetons cette eau. Quand l’eau parait floue ou qu’elle contient du sable et des racines de plantes, nous la jetons aussi. Nous laissons alors reposer le puits un moment le temps que l’eau se clarifie. Induites en erreur par la clarté de l’eau, elles ne réalisent pas l’énorme quantité des germes que contient cette eau. L’intérieure même de ces puits a un aspect sale : les parois sont couverts d’une couche verdâtre ressemblant à la moisissure.  En plus, même en saison sèche, ces puits demeurent à la merci des matières fécales. Situé sur des terrains marécageux et très perméables. Les contenus des puits d’eau et celui de la fosse des toilettes peuvent donc entrer en contact facilement. Selon Alphonse Lawu, médecin généraliste, beaucoup des germes se développent dans des matières fécales. Même les racines peuvent être toxiques et contaminer l’eau de puits : « il y a énormément des maladies d’origine hydrique, en plus des verminoses on peut citer la salmonellose, l’amibiase, les dermatoses de diverses natures, la poliomyélite,  sans oublier les maladies diarrhéiques et même le choléra». Dans un autre cadre, un infirmier dans le seul centre de santé du quartier Manzanza confirme d’ailleurs les dires de Lawu : «  nous recevons malheureusement beaucoup des patients atteint des maladies diarrhéiques et de la fièvre typhoïde. L’eau de puits qui est consommé dans ce quartier y est surement pour quelque chose ». Sur les cinq lits placés à l’intérieur du centre, trois sont occupés par un monsieur d’un certain âge et deux nourrissons, tous sous perfusion. « Ils sont arrivés ici très affaiblis et déshydratés ; la perfusion s’imposait donc. Malheureusement on nous amène souvent des patients dans un état de déshydratation très avancé. Dans ce cas il est difficile de sauver le patient », poursuit-il d’un ton impuissant.

Les propriétaires des puits ne sont pas de cet avis : « l’eau de mon puits est potable. J’y déverse chaque weekend un gobelet entier de sel qui tue les germes qui peuvent éventuellement s’introduire dans le puits », soutient fermement l’un d’eux. Mais les spécialistes ne sont pas de cet avis : « le sel n’est pas approprié pour purifier l’eau. Il y a des produits indiqués pour le faire, comme le chlore par exemple. Même dans ce cas il faut un spécialiste pour apprécier et déterminer le produit approprié ainsi que la quantité convenable. Utilisé abusivement, ces produits peuvent nuire gravement à la santé », déclare madame Angèle Mbuyi, chimiste de formation.

La santé de la population est sérieusement menacée par cette situation.

Le droit à la santé constitue l’un des droits humains. Il est donc inaliénable et les pouvoirs publics ont le devoir de le protéger et de le promouvoir selon le cas. La réalité vécue au camp Manzanza et à Kindele est vraiment déplorable. La population de ces deux quartiers semble être délaissée pour leur propre compte. En attendant qu’une solution efficace soit trouvé pour leur approvisionnement en eau potable, les familles démunies de ces quartiers sont obligés de prendre leur mal en patience. L’eau c’est la vie dit-on, mais à Kindele et Manzanza elle a  cessé d’être la vie ; elle amène la maladie voire la mort.

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11 thoughts on “Le droit à la sante mis à mal par l’eau des puits a Kindele et au camp Manzanza

  1. patricia kamufuenkete

    bjr.g suis patricia kamufuenkete
    j’encourage bcp cette initiative,pck cette corvé d’eau dvient un gd probleme d santé publique…pour cela g dmande à ck cette idée d réaménagement se poursuive par des actions.merci

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  2. fabriceTATY

    jecriehautetfortquelonnepeutpasautoriserdesconstructionsanarchiquesdansquelquescoinsdupayscarcelaentrainentbeaucoupdesdegatsdeparleseauxdepluiesquinesontcanalisees…quedespertesdevieshumaines,debiensetmeubles…pourquoidoit-ontoujoursempietersurlesdroitshumainsdansmonpays?

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  3. fabriceTATY

    LASANTENAPASDEPRIXDIT-ON,POURQUOIFAUDRAIT-ILLAISSERLEQUARTIERKINDELEETMANZANZADANSLAPENURIEDEAUPUREJUSQUAPOUSSERCETTEPOPULATIONALADEPENDANCEDESEAUXDEPLUIESOITDEPUITSQUICONTIENNENTBEAUCOUPDEMICROBESETNESONTPASDIGNEDECONFIANCE.PLUSIEURSAMILLESSONTPORTEUSEDEPLUSIEURSPROBLEMESDESANTEPOURCETTECAUSEALORSQUENOUSAVONSUNGRANDFLEUVEAVECUNBONDEBITENPLUSLESOUS-SOLCONGOLAISCOUVREBEAUCOUPDEAUX.PITIEPOURLARDC.

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  4. ANGEMAKONKO

    personnelementjenaipasconfianceauxeauxdespuitscarellesnesontpaspotablealorsquellecontiennentbeaucoupdesmicrobesqueleseauxdespluiesemportentetlesmoustiquessansoublierlesurinesetlesescrementvenantdestoilettesmalpropreetmalprotegerquelapluieemportetoujours.

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  5. tatyzinga

    maiscommentenpleinevilleenplusdansunendroithabitepardesevoluesnonloindeluniersitedekinshasalapopulationdoitsouffrirdelasortepourunpetitproblemesenseetreresolurapidement?faudrait-ilquelagrandepopulationmeurepourquesolutionsoittrouve?cestmalheureuxpourmonpays

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  6. Va Mbata

    Vraiment apres lecture de ce sujet sur le droit a la sante mis a mal par les eaux de puits a Kindele et au camp Manzanza, publie par Charlene Taty; je suis trop inquiet de la situation sanitaire des populations de ces quartiers car, comme l’a souligne Charlene : “la sante n’a pas de prix”. Le gouvernement et les autorites competentes devaient prendre de mesure pour deservir ces quartiers en eau potable afin de lutter contre les vecteurs de ces maladies dites hydriques qui se propagent a grande vitesse. En attendant cela, pour raison de manque des moyens financiers de la part du gouvernement, les autorites sanitaires devraient vulgariser les methodes hygieniques de lutte contre les maladies causees par l’eau des puits mal entretenus et les methodes de purification de ces eaux telles que bouillir l’eau; l’usage du chlore ou autres produits pour desinfecter ces eaux. Il est a noter aussi que l’action des autorites ne peut se limiter a la vulgarisation mais aussi a la distribution gratuite de certains produits de purification de ces eaux. Car la grande partie de la population de ces quartiers sont pauvres voire demunies. C’est vraiment une honte d’entendre qu’en plein 21e siecle, que certains quartiers de la capitale congolaise soient encore en penurie d’eau potable par manque de canalisation et d’urbanisation. Je me demande quel est alors l’importance du gouvernement en general et en particulier des ministeres de la sante et de securite sociale; de l’urbanisme et habitat ?

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  7. maurice felo

    L’eau est indispensable pour la vie et le maintien de l’homéosthasie corporelle.L’eau constitue aussi un excellent vehicule de transmission des vecteurs vers l’hote.Lorque cet eau est encore polluée comme le cas dans ces deux quarthiers de kindele et manzanza,ce risque est multiplié par 2,d’ou la nécessité de deféndre ce droit de la santé qui est menacé.l’eau c’est la vie dit-on,or cet eau menace la vie des paisibles citoyens dans ces deux quartiers pré-cités.

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  8. atatama

    en principe, les activistes des droits humains, ou encore les habitants de cette contrée doivent porter plainte contre la regideso. vous connaissez autant que moi, la mission de la regideso!

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  9. Tubanza Thomy Héritier

    Ce sujet a attiré mon attention.En effet Taty a étayé au grand jour un des maux qui rongent Kindele,ce quartier de Kinshasa que je connais pour y avoir vécu, Mon souhait ,c est que les autorités aient aussi la curiosité de le lire.L auteur a utilisé un style technique et particulier pour exposé les faits.

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