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Kinshasa : Des enfants – domestiques dans leurs propres familles

Carat Kuhinia

Après le mariage, la plupart de nouveaux couples se font accompagner d’un enfant, généralement une fille, pour les assister au foyer. Ces enfants accompagnateurs proviennent de la famille de l’homme ou celle de la femme et se retrouvent désormais sous tutelle du jeune couple. Malheureusement, la plupart de ces enfants sont traités comme des domestiques en violation de plusieurs de leurs droits.

Urielle a 15 ans. Elle a un teint brun ténébreux mais noircie par les courses qu’elle effectue à longueur des journées sous le soleil tropical de Kinshasa. Belle de figure mais  négligée de par sa coiffure des tresses formant un nœud au bout communément appelée « Etoile ». Elle est habillée en culotte jeans surmontée d’une blouse avec des babouches exposant ses ongles remplis des saletés. Elle a un pagne entre ses mains. Il est 13h47’ et elle semble être en retard pour le marché. Nous décidons de l’accompagner pour discuter chemin faisant. Arrivée au marché Gambela, elle achète des poissons chinchards, un peu de légumes et de la farine de manioc. « Je vis avec mon grand-frère depuis l’âge de huit ans, nous dit-elle. J’étudiais avant. J’avais arrêté les études en troisième année primaire lorsque la femme de mon grand-frère avait donné naissance à son premier bébé qui se nomme Hénoch. Je devais désormais être permanente à la maison pour l’assister. Depuis, je n’ai plus repris les études jusqu’à aujourd’hui où ils ont totalisé trois enfants ». Elle poursuit que son frère lui aurait promis de la remettre à l’école l’année prochaine.  « Je ne sais pas si j’arriverai à m’adapter à l’école 7 ans après avoir abandonné. Toutefois, j’ai vraiment envie d’aller à l’école comme toutes mes copines du quartier », a-t-elle conclu.

Comme Urielle, Modeste, 13 ans, vit le même calvaire. Sa mère lui avait proposé de vivre avec sa sœur qui venait à peine de se marier. « Je suis neuvième d’une famille de onze personnes. Je n’ai jamais mis mes pieds dans un établissement scolaire pour étudier, a-t-il déclaré. Je ne pense pas que j’aurai cette chance d’étudier car, à 13 ans, je commencerai en quelle année ? ».

Ketia, elle, a la chance d’étudier. A 17 ans, elle est en quatrième année littéraire. Toutefois, elle n’échappe pas au calvaire ménager d’être sous tutelle d’un proche parent. « C’est l’enfer que je vis chez ma tante, la sœur à mon père, nous a-t-elle dit. Même quand je fais deux gongs à l’école, soit, de 7h00 à 12h00 puis de 13h00 à 15h00, je sais qu’à mon retour je dois cuisiner, faire la vaisselle et m’occuper d’Ismaël, Sephora et Kathy, les trois enfants de ma tante ». Elle affirme qu’elle n’a pas de choix. « C’est son mari qui s’occupe de moi et qui assure ma scolarité. Je ne peux que me plier à toutes ces corvées », a-t-elle conclu.

Les auteurs se justifient

Madame Ivonne, la tante de ketia, affirme qu’elle ne voit pas d’inconvénients à cela. Pour elle, elle a aidé les parents de Ketia qui ne seraient jamais capables de l’élever comme il se doit. « Ici au moins elle étudie et a tout ce qu’elle veut. Ce n’est que normal qu’elle nous assiste car mon mari n’a pas assez d’argent pour embaucher un domestique », nous a-t-elle dit. Elle a ajouté que c’est aussi une bonne manière africaine d’éduquer une fille. Elle n’en a rien a faire des répercussions psychologiques que cela a sur Ketia qui, elle, affirme  que c’est l’une des raisons qui font qu’elle n’excelle pas dans ses études.

Le beau-frère de modeste pense qu’il ne s’agit pas d’une maltraitance. « Aider sa sœur, c’est la moindre des choses, a-t-il affirmé tout souriant. Il ne faut pas le considérer comme une corvée mais une envie de l’enfant sans mauvaise intention ».

La population réagit

Monsieur Jean-Jacques, père de famille, affirme que le fait de vivre avec les enfants de la famille en les considérant, même de manière inconsciente, comme des  domestiques est néfaste. « Chaque être humain mérite d’être considéré dans sa dignité et sa personnalité, enfant soit-il, a déclaré Jean-Jacques.  Madame Mouna, mère de famille, a insisté sur le fait qu’il est très dangereux de vivre avec les enfants en les prenant pour des aides-familles. « Même si c’est en guise d’éducation, il faut respecter ce qu’est un enfant : ses besoins primordiaux ainsi que ses droits et devoirs pour l’équilibre de sa personnalité, a-t-elle dit. Quand on vit avec un enfant de la famille élargie, on doit lui accorder les mêmes chances que ses propres enfants, sinon, ‘est de l’exploitation ou de la maltraitance ». Pour monsieur Allain, les choses doivent être bien claires. « C’est normal de vivre avec un enfant membre de la famille qui vous aide dans les ménages. C’est plutôt la façon de traiter la personne qui pose problème parce qu’une fois qu’on la regarde en domestique, ça devient désavantageux et méchant », a-t-il laissé entendre.

Une violation des droits de l’enfant

Selon le psychologue Henri Ingwa, la tranche d’âge comprise entre 0 à 17 ans est très fragile vu que l’équilibre physio-psychologique ne s’est pas encore installé. On les considère donc comme des enfants et ils méritent un traitement spécial. « Les enfants sont en processus de développement physique et psychologique. Il faut donc éviter de créer en eux un déséquilibre qui risquerait de préjudicier toute leur vie », a-t-il conclu.

C’est une forme de violence maquillée à laquelle sont exposés ces enfants. Selon la loi portant protection de l’enfant dans son article 57, « L’enfant a droit à la protection contre toute forme d’exploitation et de violences ». Il revient donc à l’état congolais de prendre des mesures pour défendre le droit de ces enfants-domestiques en famille.

 

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