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Kinshasa

Au site du cimetière de Kinsuka, les vivants et les morts cohabitent harmonieusement

Munor Kabondo

A coté des tombeaux sont construits des maisons des fortunes à Kinsuka. Mai 2013 (Photo Munor Kabondo)

A coté des tombeaux sont construits des maisons des fortunes à Kinsuka. Mai 2013 (Photo Munor Kabondo)

Le cimetière de Kinsuka dans la commune de Mont-Ngafula est de nouveau envahi par des foyers sans abris. Les familles dont les maisons ont été démolies en début de l’année sont revenues en force à Kinsuka. Désormais, les morts et les vivants  cohabitent dans cette partie de la capitale au vu et au su de tous.

Des maisons de fortune faites de briques cuites ou de tôles délabrées poussent au quotidien  dans ce cimetière malgré les appels du  gouvernement provincial. Au milieu des tombes, parfois à moitié ouvertes, la vie menée ici se passe de tout commentaire. Des sépulcres, dernières demeures des morts, sont utilisés pour divers besoins, le tout dépendant de la conception des familles riveraines. Parfois utilisées pour étaler des vêtements nettoyés, les tombes servent également des tables sur lesquelles les familles partagent leur nourriture. Les espaces entres les tombeaux sont considérés comme des ruelles pour atteindre leurs domiciles. Sans eau potable, ni électricité, les occupants « vivants » de ce cimetière recourent à des techniques artisanales pour subvenir à leurs besoins. Pour trouver de l’eau, par exemple, ils creusent des puits au milieu des restes humains. La mauvaise qualité d’eau utilisée dans cette contrée expose ses habitants à plusieurs maladies hydriques. Fièvre typhoïde, diarrhée et autres maladies des mains salles sont devenues une endémique à Kinsuka. ‘‘Il ne se passe pas une semaine qu’un enfant tombe malade à cause de la situation de vie  précaire que nous menons ici’’, a déploré une mère de famille installée depuis plus d’un mois au cimetière de Kinsuka. Aussi, les habitants des quartiers voisins déplorent le fait que, en dépit de sa fermeture par l’autorité urbaine, le cimetière de Kinsuka continue de recevoir des morts de manière frauduleuse. « Le week-end, on observe de manière impuissante des groupes des gens venir enterrer leurs morts », nous ont affirmé plusieurs personnes habitant les environs du cimetière. Selon elles, ces enterrements sont organisés en complicité avec les fossoyeurs œuvrant dans ce cimetière.

Un mausolée daté de l’année 1989 servant de support pour sécher les habits. Mai 2013 (Photo Munor Kabondo)

Un mausolée daté de l’année 1989 servant de support pour sécher les habits. Mai 2013 (Photo Munor Kabondo)

Enfants, jeunes et vieux, tous, selon l’avis des médecins, sont exposés à plusieurs maladies dans cette partie de la capitale.  « Les études démontrent que les microbes survivent sur un corps sans vie même une année après, a expliqué le Dr Madaganyo de l’hôpital Général de Référence de Kinshasa. Pour avoir choisi d’habiter ce milieu réservé uniquement aux morts, cette population s’expose à des sérieux problèmes de santé ». Conscients de cette réalité sanitaire, beaucoup parmi ces envahisseurs du cimetière de Kinsuka ne savent pas où aller faute de moyens financiers. « Après avoir fui la guerre de l’Est, j’ai été contraint de venir habiter ici parce qu’à Kinshasa je n’ai pas de famille », s’est expliqué l’un d’eux. C’est de manière anarchique que ces occupants construisent et habitent ce cimetière de la partie Ouest de Kinshasa. Ici, les espaces sont vendus à vile prix par des opportunistes. Avec 50 USd, les sans-abris entrent en possession d’une portion de terre qui leur permet d’être voisins des morts. Seuls les espaces qui longent l’avenue du Tourisme reviennent à 100 ou 200 USd. Selon les habitants du quartier, la vente de ces portions de terre est l’œuvre des premiers occupants en complicité avec quelques autorités municipales de Mont-Ngafula, notamment, les chefs coutumiers et les chefs des quartiers. Certains espaces, selon les habitants de ce coin, ont été achetés par des femmes maraichères.

L’inefficacité de l’Etat

Selon une disposition prise par l’Etat congolais, il faudra attendre 50 ans après le dernier enterrement pour que de nouveaux lotissements soient lancés avec l’aval des autorités publiques. ‘‘Il faut attendre la procédure de la désaffectation du cimetière par l’Etat pour que la population vienne y construire leurs maisons’’, a expliqué un homme de droits.  Au détriment des textes, cette situation déplorée par les Kinois poursuit son bon chemin et est signalée dans plusieurs autres cimetières de Kinshasa. Déclarés fermés ou pas par l’autorité publique, ces lieux appropriés pour accueillir les morts connaissent le même problème. Il s’agit des cimetières de  Kintambo, Kimbanseke, Kinkole et autres. A plusieurs fois, l’Hôtel de ville de Kinshasa avait pris des mesures pour interdire la construction et l’habitation par la population des cimetières. Défiants l’autorité urbaine, ces habitants vivants des cimetières ont réussi à créer des nouvelles cités dans ces endroits appropriés aux morts.   « Notre pays souffre d’une maladie très sérieuse, celle de prendre des lois sans les faire appliquer. C’est ça notre faiblesse. Et comme tout le monde le sait, alors personne n’a peur d’Etat », a déclaré monsieur Jacques MONGONZI, habitant la commune de Ngiri-Ngiri.

‘‘En tant que membre de la société, toute personne a droit à la sécurité sociale ; elle est fondée à obtenir la satisfaction des droits économiques, sociaux et culturels indispensables à sa dignité et au libre développement de sa personnalité grâce à l’effort national et à la coopération internationale, compte tenu de l’organisation et des ressources de chaque pays’’, peut on lire dans l’article 22 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Aussi, selon l’article 53 de la Constitution de la République, il revient à l’Etat de veiller à la protection de l’environnement et à la santé de la population. Ainsi, quelques soient les raisons à la base de cette situation, l’Etat a le devoir de déguerpir ces citoyens et les reloger ailleurs dans des conditions humainement acceptables pouvant les garantir leur pleine dignité humaine.

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