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Kinshasa

Abandonnés à leur triste sort, les handicapés moteurs s’en prennent à la population

Francine Bobongo

 

Depuis presqu’une vingtaine d’années, les personnes vivant avec handicap moteurs de Kinshasa circulent dans toutes les maisons de commerce pour récolter de l’argent auprès des commerçants. Munis d’un document qui n’a rien d’officiel, ces handicapés moteurs se montrent très violents à l’égard de quiconque refuse de les servir.

Sur l’avenue Université dans la commune de Ngaba, quatre hommes vivant avec handicap moteur sèment la terreur. Ils brutalisent le propriétaire d’une boutique qui ne s’est pas encore procuré la fiche d’aide aux personnes handicapées. En effet, selon les personnes handicapées, toute maison de commerce est contrainte d’acheter cette fiche renouvelable chaque année. « Le pays nous a donné le droit de bénéficier de l’argent auprès des commerçants », crie l’un d’entre elles tout en menaçant le vendeur de lui casser la gueule avec sa canne. Un autre, en fauteuil roulant, s’agite tellement qu’il donne l’impression de vouloir tuer quelqu’un. « Je leur dit de repasser un autre jour car aujourd’hui je n’ai pas encore vendu, mais ils refusent de me comprendre », s’explique le propriétaire. Après l’intervention des passants, ils acceptent de partir en promettant au propriétaire de revenir demain. Tout comme ce monsieur, plusieurs tenanciers des maisons de commerce sont victimes de la violence des personnes vivant avec handicap moteur à la suite de cette taxe trop peu comprise. « Chaque année, ils nous vendent cette fiche à des prix qui changent selon la personne qui vous l’apporte, nous a confié un autre vendeur. On se demande vraiment d’où vient cette fiche et à qui profite directement cet argent ». En effet, les handicapés moteurs passent quand ils le veulent, entrent dans une maison de commerce et demandent si la fiche a déjà été achetée. Si non, ils vous la présentent et vous exigent de l’acheter immédiatement. Si vous ne vous exécutez pas, la menace ne tarde pas. Une menace qui se transforme très souvent en violence. Monsieur Martin KATANGA, vendeur dans une officine dans la commune de Makala nous relate son calvaire : « Un jour, ils étaient venus à deux et sont entrés dans la boîte. Je leur ai tenu tête en refusant d’acheter leur fiche. Ils sont partis pour revenir le lendemain en groupe d’une vingtaine de personnes. Ils se sont mis à tout casser. J’ai appelé la police mais elle ne s’est même pas donné la peine de les arrêter, se contentant de les supplier de cesser leur casse. Ils sont partis comme ils étaient venus sans que personne ne les inquiète ».

Une taxe arbitraire et anarchique

Selon un proche du ministère des affaires sociales, cette fiche ne provient guère du ministère. « S’ils vous disent que c’est nous qui leur avons octroyé ce document qu’ils vendent aux commerçants, alors il s’agit ni plus ni moins d’une escroquerie », nous a révélé monsieur l’agent du ministère qui a préféré garder l’anonymat pour, selon lui,  ne pas vexer les handicapés qui le connaissent bien.  En effet, ce document ne porte aucune mention du ministère des affaires sociales. Il serait conçu par les associations des handicapés moteurs de façon arbitraire et distribué à chacun pour se faire payer soi-même auprès des commerçants. « C’est de l’anarchie pure et simple à laquelle nous sommes exposés », regrette madame Anne-Marie habitant la commune de ngiri-Ngiri. Monsieur Akim, artiste musicien vivant avec handicap moteur reconnait que ce document vendu de force par les handicapés moteurs n’a aucune valeur légale. Il affirme toutefois que l’autorité leur reconnait cette faveur pour leur survie. « Tout a commencé vers les années 90 avec la conférence nationale souveraine, nous a-t-il affirmé. Les choses se sont succédé telle qu’aujourd’hui, pour se débarrasser de nous, l’autorité nous a demandé de nous  servir nous-mêmes auprès de la population ». Il ajoute que les fiches sont conçues au niveau de la coordination de leurs associations. De là, elles sont expédiées aux différents centres qui regroupent les handicapés moteurs. Une fois le sceau du centre apposé, les handicapés moteurs, en solo ou en groupe, s’en approprient pour la vente aux établissements privés qui exercent un quelconque commerce. « Certains d’entre nous se sont eux-mêmes fabriqué leur sceaux. Ainsi, ils n’ont plus besoin de passer par le centre. Ils polycopient les fiches, y apposent leur sceau puis vont les vendre sans rendre des comptes à personnes », a conclu monsieur l’artiste. Selon monsieur Etienne rencontré devant sa boutique dans la commune de Makala, il vaut mieux éviter de tomber dans le filet de ces handicapés moteurs. «  Ces gens sont tellement violents que je préfère acheter leur document et rester en paix », a-t-il dit avec un air très inquiet. En effet, on peut apercevoir juste à l’entrée de sa boutique « la taxe handicapés moteurs » affichée sur le mur en face. « Ils n’ont jamais un prix fixe. Pour cette année, ils me l’ont vendu à 20.000 FC (22 USd) », nous a révélé Etienne.

Les autorités taxées d’incompétentes

Pour la plupart des commerçants victimes de cette taxe anarchique, les autorités du pays sont complices de ces actes. « Comment expliquer que tout le monde reconnait le fait et que personne ne dit rien, s’est exclamé Etienne. Même quand tu vas te plaindre au sous-commissariat de la police, les agents te conseillent de l’acheter pour éviter des soi-disant problèmes ». Alors qu’aucune loi n’autorise à ces handicapés moteurs d’imposer aux commerçants d’acheter leur fiche, ces derniers se permettent de violenter les résistants au vu et au su de tous sans se faire inquiéter. L’état congolais qui a en charge la protection des personnes et de leurs biens est appelé à intervenir aussi bien pour une amélioration des conditions de vie des personnes vivant avec handicap que pour la protection des commerçants et de leurs biens contre ces actes perpétrés en violation du droit.

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