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Kinshasa

Rareté des toilettes publiques à Kinshasa, un vrai casse-tête

Charlène Taty

Toilette publique de fortune à Kinshasa (Photo JDH)

Toilette publique de fortune à Kinshasa (Photo JDH)

La population kinoise souffre quand il faut se soulager hors de chez soi. La capitale de la République Démocratique du Congo qui abrite  plus de 10 000 000  des citoyens ne compte que quelques toilettes publiques dans de rares coins. L’Etat congolais a presque démissionné de sa fonction d’assurer le service public d’intérêt  général, en l’occurrence des installations sanitaires.  Pour combler ce déficit, certains particuliers se  sont investis dans ce domaine. Toutefois, l’insuffisance  des installations sanitaires publiques et leur commodité demeurent d’actualité.

Trois problèmes se posent : rareté des toilettes publiques, aspect payant et conditions hygièniques déplorables. Jeanine Nlandu, vendeuse au marché Selembao  l’explique : « le manque des toilettes publiques se fait sentir effectivement avec acuité. Dans ce marché, nous n’avons qu’une seule toilette publique pour toute la masse humaine qui le fréquente. Pire encore, vous pouvez circuler dans toute la commune de Selembao sans croiser  d’autres toilettes publiques ». Un autre problème à soulever, c’est l’argent à payer pour accéder à ces lieux d’aisance. « Le prix d’accès revient à 200 Francs Congolais à chaque passage quel que soit le besoin à satisfaire. C’est une  somme importante pour nous. S’il faut comptabiliser ce que ça nous coûte en une   journée, c‘est une bonne somme que nous pouvons affecter à d’autres besoins de la famille », a-t-elle poursuivi. Pour finir, Jeanine soulève la question  de l’hygiène. En effet, malgré l’entretien de façade qu’on y fait tous les jours, ces lieux présentent  une  grande menace pour   la santé publique. Il faut noter par ailleurs que ces seules toilettes publiques de Selembao appartiennent à un particulier.

Toutefois, quelques rares endroits comme le grand marché de Kinshasa comptent tout de même quelques latrines. Il s’agit en fait des installations déjà existantes qui ont été réhabilitées. Un agent des services d’hygiène des installations sanitaires du grand marché de Kinshasa  confie que la majorité de ces toilettes appartiennent  aux particuliers qui ne sont pas originaires du pays, principalement des ressortissants de l’Afrique de l’Ouest. Il a relevé que « les toilettes appartenant aux particuliers sont de loin plus propres que celles de l’Etat congolais ». Selon lui, ce problème relève de la mauvaise gestion des congolais.

A l’intérieur de certaines de ces installations, l’on constate que le carrelage a perdu sa couleur blanche d’autre fois. Alors que les toilettes turques tendent à disparaitre dans certains coins reculés du monde, elles restent néanmoins un luxe pour certains kinois. « Ces toilettes sont bien construites et carrelées et dire que dans certains endroits de la capitale, on utilise encore des trous entourés d’étoffes déchirées ou des tôles pour toilette », atteste madame Mado Mutamba venue faire des achats au grand marché.

Sous couvert de l’anonymat, un agent de l’administration du grand marché de Kinshasa déclare par ailleurs qu’en RDC, on réhabilite même ce qu’il faut détruire et reconstruire. Il va plus loin  en soulignant qu’aucun service de l’Etat congolais n’est en bonne santé.

Dans un autre cadre, au marché Mbanza Lemba dans la commune de Lemba, le constat reste le même. Une seule toilette turque pour toute la population qui fréquente les lieux. L’agent de service d’hygiène trouvé sur place explique que ces installations sont l’œuvre d’une ONG. On paie 100 Francs congolais pour le petit besoin et 200 Francs congolais pour le grand besoin. La somme permet d’entretenir ce lieu et une autre partie sert à la motivation du personnel de service d’hygiène. Madame Jolie Ngimbi, vendeuse d’accessoires de couture au marché Mbanza Lemba explique qu’elle ne fréquente pas les toilettes publiques de Kinshasa, car ce sont des réservoirs des germes d’infections urinaires et autres. « Des centaines des personnes vont dans ces lieux, chacune avec ses problèmes de santé, à cela s’ajoute l’assainissement  qui n’est pas toujours tenu à l’œil. Finalement, fréquenter ces endroits  équivaudrait à s’exposer aux infections de tout genre, surtout  pour nous les femmes. Ce serait comme payer de l’argent pour s’acheter des maladies », Conclut-elle

La capitale d’ambiance de la ville de Kinshasa, la place victoire fait aussi partie de la liste. Malgré la construction de quelques toilettes publiques dans la commune de Kalamu, le nombre reste insuffisant pour satisfaire  tous ceux qui fréquentent ce lieu de forte affluence. « Face à cette situation, de nombreuses personnes  viennent demander de l’aide chez nous pour se soulager, alors que nous n’avons qu’une seule toilette pour satisfaire les clients qui viennent dans notre terrasse. Quand on refuse de laisser les étrangers y accéder, on nous traite de tous les maux. Voilà pourquoi notre toilette se bouche très souvent et c’est à nous de débourser de l’argent », confie un barman.

Il convient de  souligner qu’au rond-point Victoire,  rares sont les terrasses, bars ou autres débits de boissons disposant de leurs propres toilettes.  Monsieur Hugues Malonda, habitué de ces débits de boisson rapporte ce qui suit : « la majorité des bars que j’ai déjà fréquenté sur la place victoire n’ont pas de toilettes. Quand le besoin s’impose, on est obligé de demander de l’aide aux parcelles voisines mais souvent sans succès. A Kinshasa, une seule parcelle peut compter cinq maisons  locatives,  chaque maison abritant 5 à 10 personnes. Tous n’utilisent qu’une seule toilette, d’où l’impossibilité d’aider les passants par peur  que leur fosse  septique ne se remplisse tous les jours ».

 « Epekisami kosuba na mur », en français, « Il est interdit d’uriner sur le mur » : une phrase bien connue à Kinshasa.

« Epekisami kosuba na mur », est une inscription retrouvée devant plusieurs clôtures des maisons d’habitation, voire même ceux des édifices publics. Cette mise en garde est née du fait que les murs de clôture sont devenus des lieux d’aisance par excellence à Kinshasa. Les Kinois fréquentant les places publiques sont obligés de se décharger dans la nature, note koko Nsele, un vieil homme qui reconnait recourir à cette pratique. Cette pratique a fait naitre une expression à l’Université de Kinshasa dite « le home 40 ».  Cette formule désigne la brousse que les étudiants qui n’ont pas assez de moyens financiers pour accéder aux toilettes publiques envahissent pour vider leurs vessies et intestins. « Les espaces verts qui entourent le campus universitaire constituent des véritables toilettes où on se rend librement sans rien devoir à personne. Le seul problème qui se pose est que ces endroits sont pollués, alors qu’ils pouvaient offrir un bon cadre pour prendre de l’air et même pour relire ses notes de cours », commente Fiston Nguahele, étudiant en droit à l’Université de Kinshasa. Juste à côté, on trouve des kiosques et des chaises bien installés. C’est là que les étudiants vont s’alimenter pendant la pause. L’odeur piquante des urines et la puanteur des excréments qui s’échappent de la brousse  atteignent même  ces endroits de restauration.

Bienvenue aux maladies infectieuses

L’utilisation des installations publiques qui ne répondent pas aux normes d’hygiène requises n’est pas sans conséquence sur la santé de la population. Beaucoup de maladies infectieuses en résultent. Dans la majorité des installations sanitaires publiques de Kinshasa, l’odeur est nauséabonde. L’air n’y est pas respirable. « Dans certaines installations sanitaires que j’ai fréquentées, il faut se boucher le nez, retenir son souffle pendant qu’on y est, pour éviter d’aspirer l’air fétide », souligne Nancy Betu, étudiante à l’Institut Supérieur des Techniques Médicales (ISTM).

«  Le seul problème qui se pose concernant les toilettes publiques se situe au niveau de l’entretien de ces endroits », explique madame Carine, vendeuse dans les parages des installations sanitaires situées sur l’avenue Lowa aux alentours du marché central. Elle poursuit son allocution sans cacher sa désolation : « l’accès est payant. L’argent ainsi rassemblé devrait servir normalement à l’entretien de ces toilettes, mais à première vue, ce n’est pas le cas ». Au marché Gambela, les conditions d’hygiène dans les toilettes publiques laissent à désirer. Le marché Somba Zikida vient allonger la liste déjà longue. « Bien que l’on paie pour accéder dans ces lieux d’aisance, l’odeur reste fétide et se propage aux environs. Malheur aux commerçants qui vendent à côté de ces toilettes », regrette  monsieur Tony, vendeur des haricots audit marché.

Pour monsieur Jean-Denis, médecin urologue, les urines contiennent de l’ammoniac qui, lorsqu’on le respire en grande quantité peut provoquer des troubles respiratoires. « Cet état des choses est de nature à favoriser l’émergence des maladies infectieuses de transmission oro-fécale comme la fièvre typhoïde, le choléra, l’amibiase, les parasitoses intestinales, les infections urinaires de tout genre, etc », a-t-il affirmé.

En définitive, la majorité des toilettes publiques de Kinshasa devrait être déclarées hors d’usage en situation normale. La carence des toilettes publiques à Kinshasa demeure un problème de taille. La condition de ces installations sanitaires reste un problème épineux pour la santé des citoyens congolais. L’intervention des pouvoirs publics dans ce secteur demeure donc une urgence.

 

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