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Kinshasa

Le phénomène ‘‘filles-mères’’ gagne du terrain au Camp Luka

Munor Kabondo

Des filles mères sans toit dans une des rues de Kinshasa (Munor Kabondo)

Des filles mères sans toit dans une des rues de Kinshasa (Munor Kabondo).

Le phénomène ‘‘Filles mères’’ prend de l’ampleur dans certains quartiers de Kinshasa. Ce constat émane des habitants du quartier Kinkenda de la cité Camp Luka dans la commune de Ngaliema où le taux des mineures enceintes et des filles-mères ne fait qu’augmenter au vu et au su de tous.

Selon le chef du quartier, André Mfutila Landu, le nombre des filles âgées de moins de 18 ans devenues mères ou porteuses d’une grossesse est estimé à environ 70% à Kikenda. N’atteignant pas encore l’âge adulte, ces filles mineures se sont livrées volontairement à la vie sexuelle de manière précoce.

A Kinkenda, les filles mineures grosses ne vivent pas en cachette. Dans les rues et différents centres d’activités, elles sont visibles et vaquent paisiblement à leurs préoccupations. ‘‘C’est devenu normal ici, et personne ne s’en préoccupe. La vie continue comme si rien ne s’est passé ’’, a expliqué Emile Kafyo, habitant de Kinkenda.

Ventre ballonné pour les unes et un bébé au dos pour les autres, les filles mineures, grosses et les filles mères sont contraintes de mener de manière précoce une vie des parents. Malgré leur âge, elles sont pour la plupart responsables de soi- même. Abandonnées par les parents, beaucoup d’entre elles sont devenues vendeuses des pains, des chikwangues, des braises, des beignets et autres produits vivriers.

‘‘Il n’y a pas de honte à avoir un enfant car on se bat seule pour le nourrir’’, a expliqué Nadine Nzeba qui fêtera ses 19 ans d’âge au mois de septembre prochain alors qu’elle a déjà un petit garçon de 2 ans.  La promiscuité et la précarité de vie qui caractérise cette contrée de la capitale pousseraient des enfants mineurs à s’adonner prématurément  au sexe. Avec cette nouvelle vie, elles espèrent satisfaire les besoins primaires dévolus aux parents. Loin des yeux des parents, elles se jettent entre les bras des hommes sans tenir compte des dangers et risques qu’elles encourent. Peu importe l’écart d’âge qui peut exister entre la mineure et son partenaire, l’essentiel pour elle est de trouver satisfactions à ses besoins.

La nuit et ses maux

Dès que la nuit approche à Kinkenda, elles sont nombreuses à s’installer dans les terrasses et autres débits de boissons qui pullulent. Dans ces endroits, les relations amoureuses se tissent et s’approfondissent entre les mineurs et les partenaires amoureux.

‘‘Nous n’avons pas de choix. On ne peut leur refuser l’accès parce que, très souvent, elles sont accompagnées des personnes adultes’’, a indiqué un des gérants de la terrasse ‘‘Staff les Yankees’’ de Kinkenda.  Parmi les lieux les plus préférées des jeunes mineures, on note les ‘‘Kuzu’’ qui veut dire cachette. Ces lieux aménagés pour accueillir les amoureux offrent des occasions propices aux mineures. Une fois à l’intérieur, elles sont mêlées aux adultes à cause de l’obscurité qui y règne. ‘‘Tout est apprêté pour mettre les clients à l’aise. D’ailleurs, les servants y servent une fois pour toute pour ne plus revenir comme pour dire que vous êtes libre de tout’’, a expliqué un habitué de ces cadres. A côté de ‘‘Kuzu’’, se trouvent les hôtels de fortune qu’on trouve à vil prix à Kinkenda. Il y a beaucoup des parcelles qui servent des lieux d’accueil pour les disciples du sexe. Tout ceci se passe au détriment de l’article 174b du code pénal congolais qui dit que quiconque aura tenu une maison de débauche sera puni d’une servitude pénale de trois mois à 5 ans.

Des parents au banc des accusés

Selon un collaborateur du chef de ce quartier, la crise économique qui frappe le pays a poussé beaucoup de parents à l’abandon de leurs responsabilités. Sans emploi, les parents sont souvent contraints de fermer les yeux sur la vie de débauche que mènent leurs enfants. Dans différents foyers de ce coin, ce mal est visiblement accepté par tous malgré les conséquences.

Parents, agents de l’Etat et les victimes préfèrent garder silence sur ce fléau au lieu de le dénoncer. ‘‘Nous savons que la justice existe, mais, cela nous parait difficile et compliqué et à la fin, nous finissons par comprendre que ce sont des choses qui peuvent arriver’’, a expliqué une quinquagénaire mère d’une fille-mère. Cela arrive faute de la déscolarisation provoquée par le chômage des parents, d’une part et de l’autres, par la mauvaise rémunération attribuée à ceux-ci. ‘‘Elles  profitent de la faiblesse des parents et des instances qui ont pour mission de lutter contre les violences et grossesses précoces pour faire du sexe un business avant l’âge’’, a dit Georges Ngusi, un enseignant habitant Kinkenda depuis 7 ans. Joignant sa voix à celle des quelques habitants, Ngusi  a accusé l’autorité publique de n’avoir pas mené des actions dans ce quartier pour faire appliquer la loi sur les violences sexuelles promulguées en RDC.

Une contrée sans loi

‘‘On ne peut comprendre qu’en pleine capitale de la RDC,  le gouvernement n’arrive pas à faire valoir son autorité’’, s’est indigné une habitante de Kinkenda en faisant allusion à la loi du 10 janvier 2009 portant protection de l’enfant. Pour elle, les filles et garçons mineurs de Kinkenda comme ceux du Camp Luka ne bénéficient pas de la protection comme les veulent les textes légaux.

‘‘Les filles deviennent grosses avant l’âge et abandonnent précocement les bancs de l’école sans que personne ne s’indigne dans le pays’’, a-t-elle ajouté. ‘‘Le pouvoir public devrait veiller et arrêter les mineures qui usent de leur sexe pour chercher à survivre, de même que ces hommes qui les rendent grosses’’, a indiqué un ancien de Kinkenda.

Les medias sont aussi pointés du doigt en ce qui concerne la promotion de ce phénomène. A travers leurs programmes jugés non appropriés à la jeunesse, ces medias exposent les mineurs à la débauche. Quelques parents des enfants victimes expliquent que les mineurs copient aveuglement les mauvaises mœurs diffusées dans les programmes tels que les films nigérians et autres. Pendant ce temps, il existe des textes qui interdisent ces genres de pratique. ‘‘Quiconque aura diffusé  un document ou un film pornographique à l’intention des enfants de moins de 18 ans, sera puni d’une servitude pénale de 3 mois à cinq ans’’, lit-on dans l’article 174 alinéa 4.

Créé depuis l’époque coloniale, Kinkenda compte plus de 47 624 habitants dont la majorité est composée des jeunes. A Kinkenda, le phénomène ‘‘Filles-mères’’ gagne du terrain malgré les multiples campagnes de lutte contre les violences sexuelles initiées par des structures gouvernementales et des organisations privées.

Ce fléau ne concerne pas seulement Kinkenda, mais aussi tous les quatre  quartiers qui composent la cité Camp Luka.

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