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Kinshasa

Phénomène poignée de main aux policiers de circulation routière, une corruption en plein air

Charlène Taty

phenomene

La corruption  prend de plus en plus de l’ampleur à Kinshasa. Plusieurs institutions de la République Démocratique du Congo sont concernées. La police de la circulation routière ne fait pas exception. Des voix s’élèvent de plus en plus pour dénoncer cette pratique illicite. Mais rien n’est fait jusque-là pour éradiquer ce mal.

Les chauffeurs des taxis, taxis bus, camions et motos desservant  de part et d’autres de la ville de Kinshasa sont devenus des vaches à lait pour certains agents de la police routière affectés dans la capitale. Cette pratique de rançonnement se déroule au vu et au su de tout le monde. Non loin de chaque station de bus, l’on aperçoit des agents de la police routière en uniforme de service, pantalon et chemise bleus avec gilet vert-citron,  qui font les cent pas de part et d’autre de  leurs endroits d’affectation.

Sur la nationale n°1, ils se tiennent précisément à l’endroit des dos d’ânes érigés en fait pour obliger les conducteurs à ralentir. Au départ, ces obstacles devaient servir  à permettre aux passants de traverser en toute sécurité. Actuellement, ils font le bonheur de la police de roulage. Matraque à la main et faisant des signes de main aux chauffeurs, les  policiers ordonnent aux conducteurs de parquer leurs véhicules au bord de la route. Les dos d’ânes  sont finalement devenus des points de perception de ce que d’aucuns surnomment « taxe spéciale roulage ».

Cette pratique de rançonnement se passe à la vitesse de la lumière. Pendant qu’un agent perçoit la « taxe spéciale roulage », ses collègues promènent leur regard ici et là pour éviter d’être surpris par une autorité. Cette vigilance ne nous a pas facilité la tâche dans la prise des photos.

Une complicité où chacun tire son compte

Papiers en ordre ou pas, les chauffeurs sont obligés de serrer la main d’un  policier pour y glisser quelques billets de francs congolais, faute de quoi ils s’exposent à des représailles et tracasseries de tous genres. Cette somme permet aux conducteurs de nouer des relations solides avec les agents de la brigade routière. Ces relations jouent en faveur des chauffeurs en ce sens qu’en cas de viol du code de la route, ils sont sûrs de s’en tirer à bon compte grâce à l’intervention de leurs parrains en uniforme.

Voilà justement un camion qui arrive à la station de bus de Rond-Point Ngaba. De loin, un policier fait signe au conducteur de ralentir. Arrivé à la hauteur du policier, le bus s’arrête et le chauffeur tend la main. Le policier s’empresse de saisir la main tendue. Quand il retire sa main, on constate que le poing est fermé. Il se hâte d’introduire la main dans sa poche ; quand il la ressort, le poing est défait. Le billet loge maintenant en toute sécurité au fond de la poche. Ce manège n’a duré que quelques secondes, mais il n’a pas échappé aux yeux des passagers du bus. Madame Francine Mabu, vendeuse au marché Ngaba, qui était à bord du bus, nous confie avoir vu ce qui venait de se passer entre le chauffeur et l’agent : «  C’est malheureusement un spectacle habituel auquel nous assistons tous les jours. Les agents de la brigade routière qui cherchent à se faire de l’argent de façon illégale ne sont pas les seuls à condamner. Les chauffeurs qui se laissent faire ont aussi une part de responsabilité. Il faudra ajouter le fait que ce phénomène se passe sur la place publique, au vu et au su de tous, sans que personne n’intervienne ». Elle ajoute que la cause de cette pratique est à rechercher du côté de la modicité des salaires des policiers. « Les salaires que perçoivent ces agents comme tous les autres fonctionnaires de l’Etat ne leur permettent pas de nouer les deux bouts du mois ».

Les responsabilités sont partagées

Les chauffeurs sont de loin victime de l’opération taxe spéciale roulage. Selon un agent de la police de circulation routière affecté au rond-point Ngaba, plus de 90% des engins commis au transport en commun dans la ville de Kinshasa ne sont pas en ordre, soit sur le plan des documents, soit sur le plan technique. « C’est difficile d’arrêter un chauffeur qui est en ordre puisse qu’il va se défendre. Celui qui est dans ses droits ne cédera sûrement pas aux demandes des roulages. Mais y a-t-il des chauffeurs en ordre à Kinshasa ?, s’est-il demandé. Les chauffeurs eux-mêmes ne se mettent pas en ordre avant de mettre leurs véhicules en circulation. Alors, les roulages ayant un esprit faible devant l’argent ne peuvent que profiter de la situation ».

Absence de ceinture de sécurité, mauvaise aération, les banquettes en bois pour sièges, voyage coincé, voyage avec portière ouverte, receveur (percepteur des frais de voyage) débout à la portière pendant le voyage,  rétroviseurs inexistants , bidon de 25 litres rempli de carburant et placé à côté des passagers tenant lieu de réservoir, fumée plus ou moins abondante à l’intérieur ou à l’extérieur du bus sont là les caractéristiques des bus et taxis bus en commun à Kinshasa.

Les chauffeurs des taxis et taxis-bus ne sont pas les seuls à payer la « taxe spéciale roulage ». Les taximan-moto, communément appelés wewa  sont aussi concernés. Monsieur toussaint Ditota relate qu’il paye indiscutablement, par jour, 500 à 2000 Francs congolais aux roulages pour éviter des représailles. « Pour circuler librement, il faut seulement répondre favorablement aux demandes des roulages. A vrai dire, on n’a pas d’autre choix », a-t-il dit.

Refuser de payer : une déclaration de guerre aux policiers

Monsieur Jacques Biduaya, chauffeur desservant le tronçon Rond-point Ngaba – grand marché de Kinshasa précise que cette pratique illicite se normalise de plus en plus dans la capitale Kinoise : « Je reconnais y recourir chaque jour. Que faire d’autre ? Papiers en ordre ou pas, nous sommes obligés de payer. Si nous ne nous exécutons pas, ils trouvent des raisons de nous arrêter, a-t-il déclaré. S’ils nous arrêtent et nous envoient au bureau, qui n’est

obliger le taximan à payer la taxe spéciale roulage, la brigade routière lui a ravi le volant, février 2014/Charlène Taty

obliger le taximan à payer la taxe spéciale roulage, la brigade routière lui a ravi le volant, février 2014/Charlène Taty

pas toujours le vrai bureau reconnu par la hiérarchie, c’est clair que nous payerons plus cher car les amendes sont considérables. C’est donc mieux de leur payer sur place». Monsieur Toussaint Ditota, taximan-moto, explique : « S’ils nous demandent de l’argent, on doit s’exécuter pour éviter qu’ils nous ravissent la moto en inventant des fautes ».

 

 

Les agents de la police routière réagissent

Plusieurs agents de la brigade routière refusent d’aborder le sujet pour, soi-disant, des raisons personnelles. Par ailleurs, l’un d’eux sous couvert d’anonymat, réfute maladroitement les accusations des chauffeurs : « Ce phénomène n’existe pas, en tout cas pas à ma connaissance. Nous nous postons à notre lieu de service pour vérifier les papiers et le permis de conduire ».

Un autre par contre reconnait l’existence de cette pratique pernicieuse mais nie y avoir déjà recouru. « C’est vrai que la corruption existe sur les routes de Kinshasa, mais je n’y recours pas. Je reconnais tout de même que certains collègues s’y adonnent régulièrement. Comprenez- les, ventre affamé n’a point d’oreilles », a-t-il déclaré.

Toujours dans l’anonymat, un agent de la police de circulation routière affecté à Binza-Delveau reconnait avec sourire aux lèvres recourir à cette pratique.  « C’est tout à fait normal qu’on y recourt car notre maigre salaire ne peut pas à lui seul subvenir à tous nos besoins, s’est-il justifié. Imaginez  qu’aujourd’hui, j’ai laissé mon enfant malade à la maison et ma femme va bientôt mettre au monde. Je n’ai pas d’autre choix que celui de soutirer quelques billets aux chauffeurs pour faire soigner mon enfant ».

Il ajoute que ce sont les chauffeurs eux-mêmes qui les amènent à cette pratique qu’il reconnait être illicite. « La majorité des chauffeurs desservant à Kinshasa n’ont pas des documents en ordre. Certains stationnent n’importe où sans tenir compte du code de la route. Dans ce cas, nous sautons sur l’affaire pour leurs soutirer quelques billets de banque ».

Les autorités de Kinshasa résolues d’éradiquer ce mal

C’est depuis le 22 janvier que le gouvernement congolais avait lancé un moratoire de 45 jours aux transporteurs en commun pour qu’ils mettent leurs véhicules en ordre du point de vue technique et administratif. Tous les engins commis au transport en commun à Kinshasa doivent être repeints aux couleurs du drapeau national, être couverts par une police d’assurance et une vignette fiscale, mais aussi, être munis du certificat de contrôle technique. Mais le constat est que les chauffeurs ont du mal à s’exécuter jusque-là. « Résoudre tous ces problèmes soulevés par le gouvernement en 45 jours n’est pas faisable par le simple fait que ça demande beaucoup d’argent », nous a livré un agent de l’Association des chauffeurs du Congo.

Tout en espérant que des véhicules en ordre contribueraient à éradiquer cette corruption en plein air, certaines personnes soutiennent cette décision gouvernementale qui devra permettre à la caisse de l’état de se gonfler au détriment des policiers accros à la corruption.

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One thought on “Phénomène poignée de main aux policiers de circulation routière, une corruption en plein air

  1. Dominique

    Tres bien pour cet article. Il semble que nos responsable de la police ont pris la decision de lutter contre ce mal voyez le lien ci-dessous:. Merci

    radiookapi.net/actualite/2014/04/06/kinshasa-le-general-kanyama-deplore-la-corruption-des-policiers-de-circulation/

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