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Kinshasa

La corruption gangrène les universités Kinoises

Charlène Taty

L’instruction constitue sans aucun doute,  un des piliers du développement national. Pour qu’il en soit ainsi, les enseignements doivent  être dispensés comme il se doit, et l’évaluation doit être conforme aux normes d’appréciation. Dans les institutions de l’enseignement supérieur et universitaires,  on parle de plus en plus  de la corruption, ce mal qui ronge la République Démocratique du Congo comme l’ont relevé plusieurs rapports de diverses organisations, tant nationales qu’internationales. Des voix s’élèvent pour dénoncer le recours à cette pratique illicite, mais rien n’est fait jusque-là dans le sens de l’éradiquer complètement dans le secteur de l’éducation où elle revêt plusieurs formes.

Chaque année qui passe, la corruption semble s’enraciner de plus en plus dans l’enseignement supérieur. Ce phénomène prend  de l’ampleur au point que  ses proportions actuelles inquiètent toute la société car c’est sur elle que sont déversés en fin des comptes, ces corrupteurs et ses corrompus. Enseignants et enseignés reconnaissent l’effectivité  de la dite pratique au sein des universités, mais très peu de personnes reconnaissent y avoir recouru.

Une corruption  multiforme   

Le « branchement », le «  couloir », « l’opération table », les «  enfants d’abord », autant des termes qui renvoient à la même réalité : la corruption. Sa forme la plus répandue dans les universités kinoises demeure sans nul doute le monnayage des points (branchement et couloir). En effet, Contre une somme d’argent fixée par l’enseignant, l’étudiant est assuré d’obtenir la moyenne ou même plus dans une matière donnée.

« Cette somme varie généralement entre 10usd et 50usd selon l’enseignant et la pondération du cours concerné », confie Samuel, étudiant en Droits à l’Université William Booth (U.W.B).

Ainsi, les plus nantis parmi les étudiants sont assurés de passer de classe ; il suffit simplement de mettre des moyens conséquents en jeu, quand le travail ne peut pas leur permettre de réussir.

Pour obliger les étudiants à donner de l’argent, certains enseignants se cachent derrière la vente  des syllabi et des travaux pratiques et aussi l’enrôlement avant de passer une interrogation comme nous le dit Lionel, étudiant à l’université de Kinshasa (UNIKIN) et victime de cette situation : « Lors d’une interrogation, tous ceux qui n’avaient pas acheté le syllabus, y compris moi, avons  eu 7/20. Selon l’assistant il s’agissait des points provisoires. Il suffisait  de payer 10$ pour voir la note changée». A l’Institut Facultaire des Sciences de l’Information et de la Communication, une étudiante avoue avoir été chassée par le professeur par manque de syllabus « il m’avait dit de sortir de la salle après avoir vérifié sur sa liste de ceux ayant acheté le syllabus. Il avait dit que mon nom n’y figurait pas et que par conséquent il ne me connaissait pas ».

Les NST, une terrible épidémie

« L’argent n’est pas le seul moyen de corruption  pour nous les filles, il y a autre chose à offrir à la place de l’argent : il s’agit de nos corps. On parle  dans ce cas des Notes  Sexuellement Transmissibles», atteste Carole, étudiante en communication à l’Université Pédagogique Nationale (U.P.N.). Les étudiantes font régulièrement l’objet du harcèlement sexuel de la part de certains enseignants. Ces derniers vont même parfois jusqu’à menacer de faire échouer celles qui résisteraient à leurs sollicitations. Beaucoup de filles sont même recalées  à cause de leur refus

Photo JDH

Photo JDH

de céder aux avances des enseignants. Ange, étudiante à l’Université de Kinshasa (UNIKIN) raconte son histoire qui va dans le même sens : « c’était au cours de l’année académique 2008-2009, j’étais à la Faculté des Droits. J’avais un manque de cote dans le Travail Pratique d’un des  cours.

J’étais allé voir l’assistant du professeur qui s’occupait de ce cours, avec en mains le syllabus car le T.P. y était annexé. C’est là que commence mon calvaire. L’assistant m’a demandé mon numéro de téléphone avec insistance et j’ai fini par le lui donner.

Quelques jours après il voulait que je couche avec lui en recourant au préservatif alors qu’avec d’autres étudiantes il le fait sans protection. Il m’a envoyé une somme de 50$ pour que j’aille l’attendre à l’hôtel Tshetshe dans la commune de Lemba. Mais je n’avais pas accepté son offre. Il a alors promis de me faire  périr. Il faudra dire que ce n’était pas des paroles en l’air car à cause de cette situation j’ai perdu deux années académiques. Accompagnée de trois témoins, je suis allé voir le doyen pour dénoncer ce fait. Mais rien n’est fait jusqu’aujourd’hui. J’ai dû changer de Faculté, voilà pourquoi je me suis retrouvée en communication fuyant les griffes de cet assistant». Elle explique par ailleurs que « des bureaux des certains enseignants sont devenus des chambres d’hôtel, plus question de se soucier de l’absence du  lit car leurs tables jouent déjà ce rôle. C’est de là qu’est né l’expression opération table ».

Les enfants d’abord…

Les relations humaines comme la parenté, l’amitié, l’appartenance tribale ou ethnique sont aussi exploitées par les étudiants qui parfois font intervenir leurs proches pour plaider leur cas auprès des enseignants. « On voit passer des mains en mains, plus spécialement pendant et après les différents examens, d’innombrables lettres de recommandation des enseignants demandant à leurs collègues d’être favorables aux leurs. Cette pratique a même donné lieu à une expression très connue, « les enfants d’abord », déclare un Chef des Travaux de l’Unikin sous  couvert de l’anonymat. Cette expression laisse entendre que tout enseignant  doit à tout prix être favorable aux enfants et proches parents de ses collègues. Les intérêts de proches parents, particulièrement ceux des enfants des enseignants prévalent donc sur ceux des autres étudiants. Beaucoup de personnes laissent même entendre que la majorité des étudiants qui obtiennent la mention distinction  sont des proches parents des enseignants. Comme on s’en rend compte, avoir un membre de famille parmi le corps enseignant est un privilège de taille pour un étudiant. Cette pratique enfreint donc  l’égalité des chances dont doit bénéficier chaque étudiant sans discrimination.

Le part des étudiants dans ce drame

« Les enseignants ne sont pas les seuls à accuser.  Ces sont les étudiants qui favorisent cette situation. Il faudra dire que ce sont là les habitudes apprises très tôt, Car même à l’école maternelle aucun parent n’accepte que son enfant reprenne de classe. Devenu au niveau de l’enseignement supérieur l’enfant ne peut que poursuivre ce chemin de corruption. » Déclare un professeur qui s’est réservé de donner son identité.

Cet enseignant  poursuit que « les étudiantes sont des animaux à corruption » car dit-il, elles s’exposent elles-mêmes en allant frapper porte après porte aux  bureaux des enseignants pour demander une mesure de grâce en cas d’échec dans un cours donné. Certains enseignants ne peuvent que céder à la tentation. Il raconte pour clore son discours la mésaventure de son collègue «  Ce dernier a vu débarquer dans son bureau une étudiante qui voulait voir sa cote améliorée. La fille a dû se déshabiller devant le professeur et celui-ci ne pouvait que céder à la tentation », Conclut-il.

Un autre professeur raconte comment les étudiantes l’avaient convié à un diner et l’ont drogué pour obtenir sa largesse : « j’ai été invitée à un diner somptueux et une parmi elles   en ont profité pour me glisser un somnifère, je me suis réveillé dans une chambre avec les trois filles qui voulaient chacune me convaincre de leur donner des points ».

Les causes résident dans la crise multiforme qui sévit en RDC        

La pratique de la corruption dans les Campus kinois tout comme dans presque toutes les institutions du pays, est la conséquence de la crise multiforme qui frappe le pays dans tous les domaines. Cette crise qui perdure depuis des décennies, a engendré des comportements pour le moins suicidaires pour l’Etat. Un assistant à la faculté d’économie de l’Université Pédagogique Nationale (U.P.N)  et membre de l’Association des moralistes congolais estime que « la corruption est l’une des conséquences de la crise économique et morale qui frappe la RDC. Les Congolais sont pour la plupart démunis et incapables de subvenir à tous les besoins. Ils ont par ailleurs perdu le sens de vraies valeurs ; les antivaleurs ont tellement pris de l’ampleur qu’ils sont même arrivé à occulter les vraies valeurs ». De l’avis de certains, la modicité des salaires des enseignants ouvre aussi la porte à la corruption. « Quand un enseignant laisse ses enfants en pleurs parce qu’ils n’ont rien à mettre sous la dent et qu’un étudiant lui propose quelque chose susceptible de le dépanner en échange de quelques points, il est difficile qu’il refuse », note un enseignant de l’Institut Supérieure des Techniques Médicales(I.S.T.M). Tout en reconnaissant que la corruption est effective, il nie y avoir recouru et préfère  accuser les autres de s’y adonner.

La baisse du niveau de l’enseignement est un facteur non négligeable, tout en étant une conséquence de la corruption. Faute d’avoir un bagage intellectuel suffisant pour réussir, certains étudiants s’estiment contraints de recourir à d’autres arguments et, au final, décrocher leurs diplômes. « Que voulez-vous, tout chemin mène à Rome. Par le travail ou grâce à l’argent, nous visons tous le même but : décrocher nos diplômes », déclare sans vergogne une étudiante de  l’U.P.N sous  couvert de l’anonymat.

 La RDC risque de payer le prix fort de cette situation

Le non-respect des principes  d’évaluation nui aujourd’hui effectivement à l’enseignement et à l’éducation des étudiants. A court, moyen ou long terme, le recours à la corruption  nuira de façon très significative à la bonne marche du pays. « Les corrupteurs d’aujourd’hui sont les cadres de demain. Que peut-on attendre d’eux une fois aux commandes du pays? Ils prendront sans aucun doute la place des corrompus d’hier. Si le pays est géré par des individus de ce genre, peut-on vraiment espérer quelque chose de bon ? » S’interroge un assistant de l’UNIKIN. Si rien n’est fait pour remédier à cette situation, la RDC est partie pour connaitre des jours plus sombres encore.

Quand la justice est saisit

Toujours à l’UNIKIN, une autre étudiante  sous couvert de l’anonymat a dû céder aux harcèlements sexuels d’un professeur de l’UNIKIN. Ce  dernier  lui avait promis de plaider sa cause auprès de ses collègues professeurs pour qu’elle ne reprenne pas de classe durant son cursus à l’Université. Ils ont donc fleurté deux ans durant.

La promesse n’a pas tenu car l’étudiante a repris la deuxième année de graduat deux fois. Elle a donc dû obtenir la mention Non Admise à la Filière (N.A.F), d’où elle a été chassée du département comme l’exige les règlements de cette Université. Prise de panique, la fille a tout avoué à ses parents. Ensemble ils sont allé voir le doyen pour dénoncer ce fait, avec eux cinq autres  étudiantes qui ont subi la même chose. L’affaire qui a été porté devant les tribunaux à Kinshasa se poursuit jusqu’aujourd’hui. Le professeur a vu son titre être confisqué.

L’éradication de ce mal s’avère laborieux, mais pas impossible

« Les racines de la corruption sont enfoncées dans le système d’évaluation des Universités kinoises. Venir à bout de ce fléau s’avère dès lors difficile. Cependant, si on y met de la volonté et de la détermination, on pourrait y arriver. Pour éradiquer la corruption, il faudrait adopter des mesures disciplinaires radicales et sévères à appliquer en cas de corruption avérée, être rigide sur les normes d’évaluation, mais aussi reformer la mentalité des enseignants et enseignés .Il faudrait par ailleurs que les enseignants soient rémunérés à juste titre, et qu’on procède à une réforme en profondeur du système d’enseignement national dans son ensemble » , note un professeur de l’Université de Kinshasa.

Pour le doyen de l’une des Facultés de L’Université de Kinshasa, il y a un système mis sur pied dans chaque Faculté pour gérer ce genre de problèmes. Mais les étudiants ne se présentent presque pas pour dénoncer les cas de corruption sous toutes ses formes. Il donne par ailleurs l’exemple du professeur qui a été traduit en Justice et a perdu son titre de professeur.

En définitive, il apparait que la corruption est une épine au talon de la RDC. Les autorités compétentes  devraient se pencher sur ce problème pour y remédier, dans l’intérêt de tous.

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