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Kinshasa : Les enfants chassés de l’école pour retard de payement des frais scolaires

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Carat Kuhinia

Les élèves chassées de l’école passent le temps/ Photo JDH

Les élèves chassées de l’école passent le temps/ Photo JDH

A Kinshasa, il suffit de faire un petit tour dans la ville entre 8 heures et 10 heures du matin pour observer les élèves en uniforme bleu et blanc dans les rues entrain de jouer, ou de faire le marché, ou encore de se balader pendant que les cours se donnent en classe. Cela est le fait d’avoir été chassé de l’école pour plusieurs raisons dont la principale se trouve être le retard de payement des frais scolaires.

Jenny MULOPO, élève de 4eme année primaire à saint KIBUKA (école publique) dans la commune de Masina relate : « Moi, j’étudie depuis la maternelle dans cette école et notre directeur sait que mon père paye bien les frais scolaires ». Avec un visage plein de regret, elle poursuit : « Seulement, parce que je n’ai pas encore soldé les frais, je n’ai pas le droit de passer les interrogations, encore moins de suivre régulièrement le cours. C’est chaque jour que je suis chassée ». Sur ce point, elle n’est pas l’unique désespérée. Andy KABALA, élève de 6ème année à l’école primaire Ango-Ango rajoute que le fait  qu’il soit chassé de l’école le démotive et le rend moins attentionné à ses notes. Il se soucie du test national de fin d’étude primaire (TENAFEP) et se demande s’il le passera parce que  son père semble ne pas avoir de l’argent actuellement.

Alice NZUMBA, 3eme année primaire à l’école  Belgo-Congolaise (école privée) dans la commune de Kasa-vubu s’est décidé de ne plus y aller jusqu’au  payement des frais parce qu’elle est chassée à l’entrée même de l’école. C’est comme ça que ça se passe dans son école. « Je suis fatiguée et j’ai honte lorsque je suis chassée comme une voleuse. Au-delà de tout, mon père finira par payer avant les examens de fin d’année ».

Nous sommes allé voir son père qui nous a confirmé le fait avant de se plaindre  au sujet des directeurs des écoles : « Ils ne tiennent pas compte de nos conditions de vie. Nous qui sommes fonctionnaires de l’état, nous ne gagnons pas beaucoup ».

Monsieur Gérard KALAMBAYI NZUMBA poursuit en gardant espoir. « Moi, j’ai confiance en Dieu et je sais qu’il aidera les parents et peut-être aussi notre gouvernement pour qu’il revoie son avis un jour sur ce problème », a-t-il dit.

Un système spécial de payement des frais scolaires

La gratuité de l’enseignement primaire définie dans l’article 43 de la Constitution de la République a été mise en pratique depuis peu dans 9 provinces sur les 11 que compte le pays. A Kinshasa la capitale, l’école primaire publique demeure toujours payante sous forme des frais de fonctionnement que les parents versent à l’école pour aussi bien payer une prime aux enseignants qu’assurer tout le fonctionnement de l’enseignement. Cette somme à payer par les parents est déterminée par le gouverneur de la ville qui, selon un chef d’établissement, ajoute un petit montant à titre de subvention. «  S’il faut 17000 francs congolais par enfant par trimestre, les parents payent seulement 10000 et le gouvernorat ajoute 7000 », nous a appris ce chef d’établissement qui, tout en gardant l’anonymat, s’est permis de dénoncer la répartition de cet argent : « Dans la grille de répartition de cet argent payé par les parents figure le fonctionnement de plusieurs structures étatiques qui œuvrent dans ce secteur. C’est comme si les parents faisaient fonctionner toute l’administration de l’enseignement ». Il pense même qu’au-delà de ce qui est officiel, de petites sommes iraient même dans les poches des chefs des divisions, voire, du secrétaire Général. Il faut ajouter qu’au-delà de la prime leur versée par les parents, les enseignant continuent de bénéficier du salaire de l’état.

Des lois sans application

Depuis un temps, des textes officiels ont été signés pour empêcher aux responsables d’écoles de chasser les enfants en retard de payement des frais scolaires. « Le ministre a signé un décret qui interdit d’exclure les enfants des cours pour raison de non payement des frais.

Le gouverneur aussi a fait de même, nous a appris le chef de la sous-division Kalamu de la Province Educationnelle Kin-Centre. Lorsque je suis informé d’un tel acte, j’interviens pour blâmer le coupable avant de prévoir d’autres sanctions plus sévères ».

Nous informons le chef de sous-division que cela fait une semaine que les élèves des écoles à côté de son bureau sont chassés chaque jour. En effet, Véro MUNGANGA et Daniella BASEYA, élèves de la 3ème année à L’Ecole Primaire 2 Ngiri-Ngiri que nous avons rencontrées dans la rue entrain de jouer nous ont affirmé avoir été chassées de l’école. Sans rien dire, le chef fait juste un geste du visage pour nous affirmer qu’il n’est pas au courant de cela.

Son bureau se trouve dans l’enceinte de l’Institut Technique Social de Ngiri-Ngiri (ITS). Au sortir de notre conversation, nous avons croisé quatre élèves de l’ITS qui affirment avoir été chassés pour retard de paiement. « Lorsqu’ils nous chassent, ils nous font sortir par la porte de derrière pour ne pas se faire remarquer », nous ont-ils dit. « Les mêmes chefs qui nous interdisent de chasser les enfants passent de temps en temps pour nous demander de l’argent de poche », nous a confié une sur-école en nous suppliant de ne pas la citer.

Les chefs d’établissements scolaires se défendent

Les réactions des chefs d’établissement scolaires diffèrent selon qu’il s’agit d’une école publique ou privée. « C’est avec les frais payés par les élèves que l’école fonctionne. Alors, si les élèves ne payent pas, il n’y a pas non plus école car comment voulez-vous que l’on paye les enseignants », nous a dit le directeur de l’école privée Belgo-Congolaise de Kasa-Vubu pour justifier le fait de chasser les élèves pour retard de payement.  Le Sous-Directeur de l’Ecole Primaire 2 Ngiri-Ngiri affirme ne chasser les enfants que lorsque les parents en retard de payement refusent

Chassées de l’école, Véro et Daniella jouent/Photo Jdh

Chassées de l’école, Véro et Daniella jouent/Photo Jdh

de se présenter à la convocation de l’école. « Selon la procédure, on convoque tous les parents en retard de payement pour que chacun nous précise à quelle date il compte s’acquitter de son devoir, a-t-il dit. Même quand il n’honore pas à la date prévue, on ne chasse pas l’enfant tant que le parent vient s’expliquer et demander une dérogation. Seuls les enfants dont les parents ne se présentent pas à la convocation sont chassés pour persuader les parents à prendre leur responsabilité ».

Quelle conséquence sur le développement de l’enfant

Selon le chef de Sous-Division Kalamu, privée ou publique, aucune école n’a le droit de déroger à la règle qui consiste à permettre à tout enfant de jouir du temps d’enseignement défini par la loi : 180 jours pour la maternelle, 220 pour le primaire et 222 pour le secondaire.

« Selon les règles, tout enfant qui n’a pas accompli ces heures d’enseignement ne peut être proclamé, a-t-il affirmé. Il convient donc aux responsables d’écoles de ne jamais chasser les élèves de peur que cela préjudicie leur formation. Chaque leçon est un maillon dans la chaîne de la formation scolaire de l’enfant ».

Des parents seraient-ils naïfs ?

Monsieur Gérard KALAMBAYI affirme : « je me demande toujours qu’en est-il de la gratuité de l’enseignement primaire que le ministère de l’enseignement a évoqué avec un vif engouement ». Madame Judith, mère de deux enfants encore à l’école se demande : « Le jour où je payerai les frais, mes enfants récupéreront-ils les leçons ratées ? C’est donc une escroquerie ».

Selon le Sous-Directeur d’une école publique, les parents continuent de se plaindre alors qu’ils ont le droit de refuser de payer ces frais afin que l’état prenne ses responsabilités. « Les autorités du secteur de l’enseignent veulent que les parents continuent de payer afin qu’ils se remplissent officieusement les poches, nous a-t-il confié à voix très basse. Les parents devraient se rassembler pour imposer l’effectivité de la gratuité. Ils subissent passivement l’injustice et l’irresponsabilité de l’état ».

Quelles sanctions pour les coupables

Selon un vétéran conseiller d’un chef de Division de l’une des  Province Educationnelle de Kinshasa, il est difficile d’appliquer des sanctions directes sur les chefs d’établissement qui chassent les enfants. « Les écoles privées pensent qu’elles n’ont rien à faire de cet arrêté ministériel car elles n’existent qu’à travers les frais payés par les parents », a-t-il déclaré. Il ajoute que pour sanctionner les chefs d’établissements conventionnés, il faut passer par une procédure très longue établie entre l’état et l’institution morale qui gère l’école. « A propos des écoles publiques, l’accès aux sanctions est facile. Toutefois, vu que c’est la seule manière de persuader les parents à payer les frais, les autorités préfèrent fermer l’œil pendant que ces forfaits sont commis », a-t-il conclu.

Si et seulement si l’enseignement  national a  pour finalité la formation harmonieuse de l’homme congolais, citoyen responsable, utile à lui-même et à la  société, capable de promouvoir le développement du pays et la culture nationale, il revient donc aux différents chefs d’établissements scolaires de promouvoir la formation des enfants plutôt que leurs poches. Aussi, l’état devrait au plus vite prendre ses responsabilités en appliquant la gratuité de l’enseignement primaire à Kinshasa afin que les enfants ne soient plus chassés pour cause de retard de payement des frais scolaires.

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