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Kinshasa

Le transport en commun, un calvaire pour les personnes vivant avec handicap à Kinshasa

Christophe Matondo

Un groupe musical des personnes vivant avec handicap en plein concert au Centre Wallonie Bruxelles de Kinshasa/ Photo Jdh

Un groupe musical des personnes vivant avec handicap en plein concert
au Centre Wallonie Bruxelles de Kinshasa/ Photo Jdh

Si le transport en commun n’est pas ce qu’il y a de plus aisé à Kinshasa, la situation est plus complexe chez les personnes vivant avec handicap habitant cette ville. Ces personnes  éprouvent des difficultés énormes pour leur déplacement. D’abord, les personnes non voyant, les sourds, et les autres handicapés  moteurs de la capitale sont difficilement acceptés dans les bus qui assurent le trafic routier dans la capitale.

Mardi 24 décembre, la veille de la célébration de la nativité, John Mbiya âgé de 52 ans et personne vivant avec handicap, a été empêché de monter à bord d’un minus-bus ‘‘Mercédès 207’’ alors qu’il cherchait à se rendre au marché central de Kinshasa.

Après avoir attendu pendant plus d’une heure à l’arrêt ‘‘Victoire’’ au quartier Matonge dans la commune de Kalamu, un bus à moitié vide à destination du marché central s’est présenté. Le quinquagénaire comme tous ceux qui étaient dans l’attente d’un bus dans ce carrefour,  s’approchent du bus pour y prendre place. Dans la précipitation, les plus forts réussissent à monter dans le bus  les premiers. John Mbiya appuyé sur sa béquille essaie à son tour de  monter. Farouchement, le receveur du bus, c’est-à-dire, la personne chargée de faire payer le ticket aux passagers va le lui empêcher. « Laissez-moi prendre place car, j’ai mon argent et je vais payer mon ticket », suppliait-il sans cesse. Malheureusement pour lui, son insistance pour avoir accès au bus sera vaine car le receveur, sans perdre le temps, demandera au conducteur de quitter le lieu sous l’indignation de Mbiya. Mbiya n’est qu’un cas parmi tant d’autres enregistrés dans la ville au quotidien.

Des victimes, obligées de subir

« A force de subir au quotidien ce traitement dégradant et humiliant dans la recherche du transport en commun, nous nous sentons dans l’obligation de vivre avec cette méchanceté  qui habite chez  les conducteurs et receveurs des taxis et taxis-bus », déclare Blandine Kamonga  non voyant,  élève à l’Institut National pour Aveugles de la  Gombe. « Toutefois elle poursuit, deux ou trois bus peuvent ne pas te prendre mais, il ne manquera pas un conducteur de bonne volonté qui a de la compassion pour nous ».

L’indifférence des transporteurs

Pour beaucoup de transporteurs de Kinshasa, la présence d’une personne vivant avec  handicap est synonyme de pauvreté.  « Cette catégorie des personnes ne paient jamais les billets même si elles en ont la possibilité. Ils oublient que nous sommes des privés et chaque jour, nous courrons derrière le versement », a expliqué Alain Mastaki, conducteur d’un bus privé sur le trajet DGC-Gare central. « S’ils veulent se déplacer sans problème, les bus de l’Etat sont là pour les transporter gratuitement », a-t-il ajouté. Des transporteurs des bus à Kinshasa ont surnommé les personnes vivant avec handicap et les hommes en uniformes des ‘‘Faux têtes’’ pour les  distinguer des autres  clients. Ce terme veut désigner dans leur jargon, tous ceux qui ne paient pas leur ticket dans les bus.

« Faux têtes » et leurs conséquences

Il suffit d’être identifiés comme tels pour se voir refuser l’accès dans les bus kinois pourtant certains le sont à tort comme le témoigne Bijou Manenga, handicapée physique et patronne d’un atelier de couture dans la commune de Bandalungwa « C’est à tort que nous subissons cette pratique des conducteurs Kinois. Il y a aussi des handicapés capables de payer leurs billets sans difficulté », a-t-elle déploré.

Pour les victimes, ces actes de mépris dans le transport à leur endroit sont une forme de discrimination qui doit être bannie de la société en ce siècle. Selon José Zubi, coordonnateur de l’Association ‘‘Festival les Verso du Handicap’’ (Fevera), ce rejet contre cette catégorie des personnes dans le transport en commun est une entrave à l’épanouissement de tous les handicapés et crée en eux un sentiment de révolte.

Faisant allusion au thème choisi pour célébrer la journée internationale des personnes vivant avec handicap le 3 décembre 2013 : ‘‘Ensemble, éliminons les obstacles et ouvrons la voie à une société ouverte à tous’’, José Zuri a appelé la société congolaise à s’investir dans la lutte contre la discrimination de personnes handicapées en les encourageant à ne pas vivre en clandestinité.

Selon les responsables de cette association, beaucoup de ses membres ont du mal à s’exprimer à cause de la mauvaise attitude de la société. « Nous croyons que c’est le moment pour chacun d’entre nous d’examiner les barrières qui s’érigent sur les voies des personnes vivant avec handicap et les portes que nous pouvons, ensemble, ouvrir afin que ces personnes puissent aussi jouir de tous les droits qui leur sont reconnus tant par la constitution que par les instruments juridiques internationaux », a martelé José Zuri.

Pour le coordonnateur de la Fédération nationale des Associations des Personnes vivant avec Handicap du Congo (FENAPHACO), Patrick Pindi-Di-Lusanga, cette forme de discrimination dont sont victimes les handicapés, va à l’encontre de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme dans son article premier qui stipule que ‘‘Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité’’. Dans ce cadre, le Secrétaire général des Nations unies, Ban ki-Moon, dans son discours prononcé à l’occasion de la récente célébration de la journée internationale des personnes vivant avec handicap, a appelé l’humanité à œuvrer pour éliminer les facteurs qui font obstacle à l’intégration et à la participation des personnes handicapées estimées à plus d’1 milliard dans le monde.

La RDC et ses réalités

La RDC qui a ratifié la Convention des Nations unies relatives aux droits des personnes vivant avec handicap doit encore multiplier des efforts en faveur de l’épanouissement de cette catégorie des personnes dans le pays. D’après la coordination de la FENAPHACO, sur plus de 60 millions de la population congolaise, 9,1 millions des personnes vivent avec handicap. « Au moins 96% des PVH sont des analphabètes, 94 % des chômeurs, 95% vivent dans des milieux défavorisés. ‘‘Immobiliser tous ces gens  sous prétexte qu’il n’y a pas des moyens de transports pour eux, c’est pécher contre les droits humains », a dénoncé Patrick Pindi. Dans ce pays de l’Afrique central, plusieurs dispositions légales et réglementaires ont été prises pour la protection et l’épanouissement des handicapés. Il s’agit par exemple de l’article 49 de la Constitution qui stipule : La personne du troisième âge et la personne avec un handicap ont droit à des mesures spécifiques de protection en rapport avec leurs besoins physiques, intellectuels et moraux. L’Etat a le devoir de promouvoir la présence de la personne avec un handicap au sein des institutions nationales, provinciales et locales. « Malheureusement, les mesures d’encadrement des textes sont presqu’inexistantes », a déploré Patrick Pindi.

Les PVH subissent et attendent en silence

Prévoir des lois est une chose, les appliquer est une autre, certes l’état pense à travers des textes de traiter les PVH comme des personnes à part entière et avoir plus d’attention envers elles à cause de leur handicap. Au-delà des prévisions, le plus important et urgent est de passer à la prochaine étape, celle de faire observer la loi pour le bien-être de tous.

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