Speak Magazine

Kinshasa

Le non-respect de la présomption d’innocence se porte bien dans les medias Kinois

Par Munor Kabondo

Un présumé bandit  présenté sur la Molière télévision (Photo : blogspotkinsociété)

Un présumé bandit présenté sur la Molière télévision (Photo : blogspotkinsociété)

Selon la constitution congolaise en son article 17 au dernier alinéa, toute personne accusée d’une infraction est présumée innocente jusqu’à ce que sa culpabilité ait été établie par un jugement définitif. A voir comment les medias congolais présentent les accusés sur leurs chaines, ils passent pour de vrais condamnés en violation de leur droit de présomption d’innocence.

Il existe à Kinshasa des médias pour qui le non-respect de la présomption d’innocence se porte très bien et n’inquiète visiblement personne. Ce constat déplorable était  décrié  par quelques kinois au cours d’un micro trottoir réalisé en début du mois de décembre 2013.

Ce vice de procédure trouve son essence chaque jour sur quelques chaînes de télévisions de la capitale congolaise. Sur ces antennes, des présumés innocents sont présentés à longueur des journées comme auteurs des bavures ou crimes commis dans la société.

Cette pratique qui prend de plus en plus de l’ampleur dans le secteur médiatique kinois, est plus signalée dans les programmes télévisés en lingala, le cas de  ‘‘Lingala facile’’, ‘‘Kin Makambo’’, ‘‘Ngonga ebeti’’ et ‘‘Communication na lingala’’, des tranches spécialisées dans les informations de proximité  qui ont gagné l’attention de plusieurs kinois.

Dans ces émissions télévisées, sont exposées les personnes accusées de vol, viol, sorcellerie, banditisme,  délinquance ou d’autres actes répréhensibles par la loi. D’une durée de 30 minutes pour la plupart, ces tranches qui mettent en doute l’innocence des accusés, sont devenues les plus suivies et les plus préférées des Kinois à cause de ces pratiques estimées sensationnelles par les consommateurs.

Magazine en lingala, un choix justifié par ses consommateurs

Il est presqu’indiscutable  que pour la population, ce que les medias diffusent revêt un caractère véridique.  Ceci expliquerait que les consommateurs, doublés de fanatisme desdits médias, avalent ces accusations sans un esprit de discernement.

‘‘Ces programmes télévisés nous permettent de nous rendre compte des réalités proches de la société en lieu et place des discours politiques auxquels nous a habitué la télévision publique,’’ a expliqué Gustave Makambo, père de famille habitant la commune de Ngaliema.

Une mère de famille renchérit : « Grâce à ces programmes, on sait ce qui se passe dans la proximité, alors, on tourne le dos à la politique ». Même les badauds qu’on croirait moins intéressés par la chose lâchent aussi des mots : « Nous sommes fatigués da la monotonie des informations, si on nous pompe pas les éloges des politiques, on nous rassure que tout va bien », affirment-ils.

L’ignorance de la population

Les cas sont légions en rapport avec les violations contre la présomption d’innocence sur ces télévisions privées. Chaque soir, on peut observer les images de plusieurs victimes défiler sur les petits écrans suscitant ainsi la curiosité des Kinois. Devant la caméra, les présumés auteurs de différentes violations sont interviewés  par un journaliste en reportage entouré par une foule de gens. Se substituant à un juge, le journaliste venu pour le reportage pose des questions à l’accusé pour prouver sa culpabilité. Parfois, il va jusqu’à menacer par ses propos, celui qui devrait être considéré comme présumé coupable. Un fidèle téléspectateur de ces programmes relativise tout de même sa conception. « Par moment, l’accusé est forcé par le reporter de reconnaitre son forfait. Bien qu’il nie l’affaire, il est obligé d’avouer. C’est ce que je n’apprécie pas trop », dit-il.

« Pourtant, il est un droit pour chacun de garder son silence, reconnait un journaliste rencontré  sur notre passage. C’est le manque d’information qui tue les populations. En principe, si on n’est pas disposé à répondre, on ne le fait pas ». Exposé devant des milliers des téléspectateurs, l’accusé se soumet à l’exercice du reporter. Contraint, le présumé essaie d’expliquer et de se justifier.

Pour confirmer le fait, le reporter, à la fin de son reportage, fait appelle à la justice et demande à l’Etat congolais de se saisir de la situation. ‘‘Il est souvent difficile de résister à l’interview de ce journaliste parce que même si vous ne le voulez pas, la foule va vous contraindre de le faire’’, a expliqué une mère dont l’enfant a été victime de cette situation après qu’il ait été accusé de commettre un viol sur une mineure au quartier ‘‘Brikin’’ à Ngaliema. Sur la chaîne de télévision « Molière tv » devenue célèbre à Kinshasa pour s’être spécialisée dans ces genres d’émissions, cette pratique est courante.  « Dans son programme ‘‘Kin Makambo’’ qui veut dire ‘‘Kinshasa, ville à problème’’ suspendu dernièrement par l’autorité pour avoir montré des images sensibles,  le journaliste reporter se permet tout », ont indiqué quelques étudiants en journalisme de l’Institut Facultaire des Sciences de l’Information et de la Communication (IFASIC).

Selon ces étudiants, cette télévision, expose, accuse, juge et soumet même la personne accusée à des traitements dégradants. Dans une séquence qui revient régulièrement sur cette chaîne, un jeune homme accusé de vol a été contraint par l’équipe  des reporters  de cette télévision à exhiber des pas de danse en chantant ‘‘Voler n’est pas bon’’. Le présumé auteur, en quête du salut et par peur d’être tabassé par la population, s’était  lancé  profondément dans la danse. Depuis, cette séquence d’image ainsi que la chanson ‘‘Voler n’est pas bon’’ sont devenues populaires et interprétées par les kinois à chaque fois qu’on met la main sur un voleur.

L’avidité au détriment de la loi

Pour quelques responsables de ces émissions qui gagnent en audimat depuis leur invention,  il y a près de dix ans,  elles ont été initiées dans le but de répondre aux attentes de la population lassée par des productions à caractère politique. Selon le directeur des informations de Molière télévision, Roland Isso, ce nouveau programme instauré par sa télévision et imitée par d’autres chaines,  a révolutionné la télévision en RDC. En outre selon lui, ‘‘Kin Makambo’’ a contribué sensiblement à lutter contre l’incivisme à Kinshasa. ‘‘Bien accueillie par les téléspectateurs, Kin Makambo est aujourd’hui réalisé avec la contribution de la population parce qu’elle n’hésite pas à appeler notre rédaction pour la couverture de ces genres de reportage’’, s’est-il défendu au cours d’une émission réalisée par l’Ong Search for Common Ground à propos de la présomption d’innocence.

Un autre responsable d’un média accusé de ne pas respecter la présomption d’innocence s’était justifié au cours d’une conférence face aux étudiants de l’IFASIC par ces mots : « Aucun de ces soi-disant présumés innocents ne s’en plaint ». Par contre intervenant dans le même sens dans une conférence organisée par les étudiants membres du club JDH-IFASIC, Jean Marie Kassamba, patron de télé 50 décriait le fait que certains médias de la place, diffusaient des magazines portant atteinte à la dignité des personnes. Pour faire preuve de respect de la dignité humaine, Il avait exhibé la grille des programmes de sa télévision et déclaré : «  sur notre chaine, nous ne pouvons et n’avons jamais fait passer pareilles magazines. Nous avons l’obligation de respecter et de faire respecter les valeurs humaines, seule la justice peut établir la culpabilité de quelqu’un », fin de citation.

Où est passé le régulateur ?

Face à cette situation qui gagne de plus en plus le secteur médiatique kinois, le Conseil Supérieur de l’audio-visuel (CSAC) qui a pour mission de réguler le secteur médiatique de la RDC a du mal à faire revenir à la raison ces medias. Pourtant Conscient des dégâts causés sur les victimes à travers ces programmes télévisés, le CSAC se dit être confronté à plusieurs difficultés d’ordre financier et technique pour bien accomplir sa mission.

Selon le vice-président du CSAC, Alain Nkoy, cette institution d’appui à la démocratie chargée de  réguler les médias se déploie avec les moyens de bord pour répondre aux attentes du secteur. Pour lui, sa structure a opté pour une approche pédagogique pour remettre les organes et journalistes récalcitrants sur la bonne voie. Cependant, quelques journalistes mécontents de ces dérapages estiment que l’approche pédagogique optée par le CSAC et le manque des moyens contribuent  à l’amplification des actes de violations de la présomption d’innocence.

‘‘On ne peut pas comprendre qu’il y ait au quotidien des cas flagrants de violation de la présomption d’innocence et que le CSAC se permette de se comporter en pédagogue’’, a fustigé Nico Kadima, journaliste au Bihebdomadaire ‘‘L’Objectif’’.  Cette pratique poursuit son bon chemin alors que la Constitution  dans son article 17, alinéa dernier  stipule que ‘‘toute personne accusée d’une infraction pénale est présumée innocente jusqu’à ce que sa culpabilité ait été légalement établie’’. Cette disposition légale du pays est renforcée par plusieurs autres textes au niveau international. La RDC, pays membre des Nations Unies, fonde la présomption d’innocence sur l’article 11 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme : ‘‘Toute personne accusée d’un acte délictueux, est présumée innocente jusqu’à ce que sa culpabilité ait été légalement établie au cours d’un procès public où toutes les garanties nécessaires à sa défense lui auront été assurées’’.

L’heure n’est plus à constater mais à passer à l’acte pour arrêter ce mal qui ronge la société et remet en cause la dignité humaine, pourtant prônée par la constitution congolaise.

Tagged , , , , ,

Related Posts

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *