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Kinshasa

L’accès difficile des sourds à l’information à Kinshasa

Carat Kuhinia

A l’heure où le besoin de l’information devient de plus en plus pressant et que les moyens d’y accéder se diversifient et se modernisent, une catégorie de personnes continue de souffrir encore de problème d’accès à l’information dans sa forme la plus élémentaire. Il s’agit des sourds et malentendants. Ce déficit d’accès à l’information les plonge dans une insécurité qui les rend de plus en plus vulnérables. 

« Le lendemain de l’assassinat du feu président Laurent Désiré Kabila, je me rendais au Beach afin de voyager vers Brazzaville pour mon commerce. C’est là qu’un ami sourd m’a appris la nouvelle, nous a révélé monsieur Kisangala, sourd et pasteur à l’église des sourds de Kimbangu. Je pouvais donc me faire tuer en route pendant que tout le monde était resté dans sa maison après diffusion de l’information à la télévision la veille ». Ces genres de déclarations ne sont plus à compter en milieu des sourds. Ils sont nombreux à avoir rencontré des situations difficiles par manque d’information pourtant à la portée de tous. « Alors que tout le monde savait que ce tronçon était devenu dangereux, deux de mes fidèles sourds l’ont empreinté et se sont jetés dans la gueule des bandits qui les ont agressés en les dépouillant de leurs téléphones portables », a poursuivi le pasteur Kisangala.

Pendant notre conversation avec le pasteur, ses fidèles, tous sourds, se sont rassemblés autour de nous s’empressant, chacun, de dire un mot sur ce sujet : « Les grandes informations sont diffusées à la télévision et à la radio, malheureusement, nous n’en bénéficions pas », « Je ne comprends pas bien les signes que fait le seul interprète de la RTNC 1 », « A la maison, lorsque nous regardons la télévision en famille, les autres ne se donnent pas la peine de m’expliquer les choses », « Comme il n’y a pas d’interprète, je ne regarde presque pas la télévision », « Je tente d’interpréter moi-même les images que je vois à la télévision », « Lorsque j’ai besoin d’une information, je viens ici à l’église pour demander aux amis sourds », « Jusqu’à présent, je ne suis pas informé des résolutions sorties de la grande concertation nationale », … D’autres en ont profité pour me demander des informations sur des sujets antérieurs. « Peux-tu m’expliquer ce qui s’était réellement passé le 30 décembre ? ».

Avec plus de quarante chaines de télévisions de différentes tendances sociales et politiques émettant à Kinshasa, seule la télévision Nationale emploie un interprète en langue des signes dans ses éditions du journal de 13h30 et de 20h00. Si c‘est dernier n’est pas disponible, le journal passe sans interprète. Par ailleurs, il n’y a aucun interprète pour les émissions politiques, culturelles, économiques, sociales, sportives,… Pendant que toutes les télévisions larguent des messages de sensibilisation sur différents sujets d’actualité, les sourds ignorent les informations les plus élémentaires. « Beaucoup de sourds tombent souvent malades juste parce qu’ils n’ont pas assez d’informations pour s’en préserver, disait le pasteur. On nous distribue des moustiquaires sans trop savoir pourquoi ni comment s’en servir ».

Le manque d’information favorise la désinformation

Siméon SALUMU s’exprimant lors d’une conférence de presse/ photo CPPS.

Siméon SALUMU s’exprimant lors d’une conférence de presse/ photo CPPS.

Faute d’avoir l’information à la source convenable, les sourds et malentendants la cherchent auprès des tiers. « Etant donné que dans nos familles et quartiers, les gens ne connaissent pas la langue des signes, on se contente de demander des informations aux gens qui viennent nous visiter à l’église, nous a indiqué le pasteur. Même si elle n’est pas correcte, nous recevons la première information qui nous tombe dessus et, des mains aux yeux, elle se propage dans toute la communauté sourde  ».  Siméon Salamu, artiste sourd, nous explique : « Il nous arrive d’avoir plusieurs versions pour une information donnée selon que nous avons utilisé des sources différentes. A ce moment, chacun prend la version qui lui plait ». C’est fort de ce constat que les plus malins n’hésitent pas  à les manipuler. « Pendant les élections,  comme nous n’avons pas accès aux différents débats produits à la télévision, les interprètes en langue des signes, à la solde des candidats, nous apportent des informations auxquelles nous croyons sans avoir les moyens de vérifier », a clamé toute l’assemblée des fidèles sourds.

Quand je leur demande pourquoi ils ne s’informent pas à travers la presse écrite ou celle en ligne, à l’unisson, ils se déchainent sur moi : « Nous n’avons pas suffisamment étudié pour comprendre les textes tels qu’écrits dans les journaux, les bandes défilantes ou même sur internet. Même si on le pouvait, nous n’avons pas les moyens de nous en procurer car nous sommes chômeurs, délaissés et marginalisés ».

Les sourds proposent des pistes de solution

Pour la plupart des sourds, c’est l’absence d’interprètes en langues des signes dans les médias qui les cloue dans l’ignorance. « Si on pouvait avoir des interprètes dans toutes les télévisions pendant les journaux d’informations, on serait suffisamment informé », disait Diphova Vangu, élève en terminal à l’Institut pour Sourds-muets de Kinshasa. Monsieur Tshovo, un couturier sourd pense qu’au-delà des journaux télévisés, il faudra élargir le champ d’action des interprètes. « Il faut de bons interprètes à la télévision pour tout sujet d’actualité et autres émissions qui traitent  des questions sociales importantes », disait-il.  A ce sujet, le pasteur Kisangala affirme : « Tous les discours du chef de l’Etat et d’autres personnalités importantes du pays et d’ailleurs doivent être traduits en langue des signes ».

Langue des signes et interprètes

Le journal télévisé de 13h30 à la RTNC interprété en langue des signes/photo Jdh

Le journal télévisé de 13h30 à la RTNC interprété en langue des signes/photo Jdh

Si pour les sourds de Kinshasa, la soule solution à ce problème reste l’emploi des interprètes en langue des signes dans les médias, ce secteur devrait donc bien s’organiser. En effet, la RDC souffre d’un déficit en signes et en interprètes. « Lorsque l’interprète fait des signes au journal de la RTNC, je ne comprends pas bien car il fait un mélange des signes qui m’embrouille », affirmait l’élève Diphova Vangu. Pour sa part, l’interprète se défend : « Notre langue des signes, fruit du travail des missionnaires catholiques, est très pauvre. Je l’utilise et j’empreinte aussi des signes américains lorsque je suis en panne des signes ». Monsieur Munzi nous révèle que chaque groupe des sourds crée ses propres signes pour communiquer vu que notre langue des signes est pauvre. « C’est ainsi que certains sourds éprouvent beaucoup de difficultés à me comprendre s’ils n’ont pas été en contact avec notre langue des signes » a-t-il conclu. Pour monsieur Franck Mbizi, interprète et chef de division chargé de la réadaptation professionnelle des handicapés à la direction de coordination des activités de réadaptation des personnes handicapées, il n’existe pas assez d’interprètes formés en RDC. « Dès qu’une personne connait quelques signes, il s’improvise interprète et s’y lance sans aucune notion d’interprétariat, affirmait-il. Au-delà des notions d’interprétariat, un interprète doit avoir une idée sur tous les signes utilisés par les différents groupes des sourds ». Selon monsieur Vita, Directeur à la direction de coordination des activités de réadaptation des personnes handicapées, il faut que les interprètes se regroupent en association afin de mieux gérer leur profession. Aussi, propose-t-il que la langue des signes soit reconnue officiellement comme langue nationale. « Cela permettra de travailler dessus et de l’améliorer pour éviter ce déficit des signes », a-t-il affirmé.

Que pense l’autorité étatique

Interrogé sur ce point, monsieur Muteba, conseiller en charge des personnes handicapées au ministère des affaires sociales, reconnait le fait et affirme que son ministère a déjà pensé à cela. « Nous avons déposé un projet de loi organique sur le handicap au parlement. Prions qu’il passe car là-dedans, tout y est, a-t-il dit. C’est cette loi qui nous permettra de nous imposer dans un certain nombre de situations qui touchent la vie et le développement des personnes handicapées ».

En attendant que cette loi arrive, il faut admettre que les sourds de Kinshasa demeurent en insécurité en étant déconnectés de l’information, et ce, en toute violation de leurs droits fondamentaux. En effet, deux articles de la constitution de la République le témoignent. Il s’agit des articles 24 et 49 qui stipulent respectivement que toute personne a droit à l’information et que les personnes handicapées ont droit à des mesures spécifiques en rapport avec leurs besoins physiques, intellectuels et moraux. Comme le précise la résolution des nations unies du 20 décembre 1993 sur les règles pour l’égalité des chances des handicapés dans sa cinquième règle : « Il faudrait aussi envisager d’utiliser le langage des signes dans l’éducation des enfants sourds, au sein de leur famille et de leur communauté. Des services d’interprétation du langage par signes devraient de même être organisés pour faciliter la communication avec les malentendants ».

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