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Kinshasa

Kinshasa : les mineurs exercent de plus en plus le commerce ambulant pour soutenir la famille

Par: Julie Masengu

Anita, 9 ans, en plein commerce des feuilles de manioc / Julie Masengu.

Anita, 9 ans, en plein commerce des feuilles de manioc / Julie Masengu.

A Kinshasa, de plus en plus d’enfants mineurs exercent le commerce ambulant sous la bénédiction de leurs parents. Pendant toute la journée, on les aperçoit avec des bassines sur la tête, traversant rues et grandes avenues et criant à tue-tête pour attirer les clients. Ils vendent de l’eau à boire, des légumes, des fruits saisonniers, des jus en bouteille plastique, du pain,… Ils ont parfois à peine 9 ans mais transportent de lourdes charges pouvant atteindre 15 kilos au risque de nuire à leur santé.

« Je vends de l’eau pour ramener de l’argent le soir à mon Père. Il garde tout l’argent que je ramène et à la fin du mois, la somme réunie me sert des frais scolaires, nous a affirmé Cédric, un garçon d’à peine 11 ans. Mon papa n’a  rien. Il reste à la maison avec mes sœurs. C’est moi qui ramène à  manger  à la maison le soir. A en croire Cédric, c’est lui qui serait désormais responsable de la famille tandis qu’à l’inverse, son papa se fait le gardien  de la maison et des autres enfants. « Notre Maman est déjà rentrée chez ses patents pour n’avoir pas supporté la souffrance », a-t-il conclu.

Si Cédric parvient à étudier tout en exerçant son commerce, il n’en est pas de même pour la majorité de ces enfants pour qui l’école n’est qu’un passé, ou tout simplement, une histoire. « L’année passée j’étais à l’école, mais, cette année je ne pars plus à l’école car je dois vendre pour soutenir la maison, nous a appris Anita, une fillette de 9 ans. Papa ne travaille pas. Maman va au champ chaque matin pour ne revenir que le soir vers 17 heures et demi avec des légumes que ma sœur et moi allons vendre le jour suivant ». Avec ses 9 ans d’âge, Anita pense déjà que sans elle, sa famille ne tiendrait plus. « Tout l’argent que je ramène à la maison nous permet de survivre mes parents, ma grande sœur, mes deux petits frères jumeaux et moi-même », a-t-elle ajouté avant de conclure que chaque matin avant de sortir, elles prennent du thé pour avoir de la force de circuler tout au long de la journée avec leur lourde charge sur la tête.

Dans l’enceinte du campus de l’Université de Kinshasa, un groupe d’enfants apparemment très fatigués après une longue journée de vente ambulante. « Nous sommes des journaliers. Nous gagnons en terme de pourcentage. A la fin de la journée, nous avons chacun 20% de la vente totale de la journée. Nos employeurs sont des étudiants qui habitent les homes des étudiants ou les quartiers environnants », nous ont-ils confié. Quant à ce qu’ils font de l’argent gagné, les tendances divergent : certains le ramènent auprès des parents, d’autres en achètent des vêtements et de la nourriture, et, d’autres encore, font des économies sans aucun projet.

La responsabilité parentale

Alors que tout enfant a droit à une prise en charge adéquate de la part de ses parents quant à son développement et son bien-être, la plupart des parents désertent leur responsabilité en abandonnant leurs enfants à leur triste sort. « Avec mon maigre salaire que je reçois à la fonction publique, je ne suis pas à mesure d’envoyer mes enfants à l’école, nous a dit un père de famille qui n’a pas préféré être cité nommément. C’est ainsi qu’ils ont eux-mêmes décidé d’exercer de petits commerces ambulants pour se prendre en charge ».

Pour madame Brigitte MAMPASI, les enfants doivent aider leurs parents. « Je me réveille très tôt pour me rendre au champ. C’est pour cela que mes enfants m’aident à vendre des légumes pendant la journée, et, elles s’organisent à faire la cuisine, nous a-t-elle affirmé. Sur les quatre enfants en âge de scolarité que nous avons, deux font le commerce ambulant pour nous aider à scolariser les deux autres ».

Certains chefs des quartiers interviewés nous ont appris que ces enfants proviennent des familles démunies. « La plupart d’entre-eux sont envoyés par leurs propres parents. Ce sont eux qui nourrissent leurs familles dans la majorité des cas », nous ont affirmé plusieurs chefs des quartiers qui pensent qu’il faut prendre des mesures pour la sensibilisation des parents contre le commerce ambulant exercé par des mineurs.

Commerce ambulant par des mineurs en violation des droits de l’enfant

La Convention relative aux droits de l’enfant, dans son article 36 ordonne aux Etats parties de protéger l’enfant contre toutes autres formes d’exploitation préjudiciables à tout aspect de son bien- être. Et, selon le code du travail en RDC dans son article 3, l’utilisation des enfants dans les travaux qui, par leur nature ou les conditions dans lesquelles ils s’exercent, sont susceptibles de nuire à la santé, à la sécurité, à la dignité ou à la moralité de l’enfant est abolie.

Un groupe d’enfants au campus de l’UNIKIN / Julie Masengu.

Un groupe d’enfants au campus de l’UNIKIN / Julie Masengu.

Malheureusement, à voir comment des enfants sillonnent les quartiers de Kinshasa avec, sur leurs têtes, des poids bien disproportionnés par rapport à leurs âges et poids, d’aucuns pensent déjà à une violation de leurs droits. « Ces genres de commerce ambulant constituent une activité qui les prive de leur enfance. En effet, ce sont des activités qui portent préjudice à la santé physique et mentale des enfants et qui entravent leur bon développement, nous a confié un expert évoluant dans une structure d’aide aux enfants en situation difficile. La difficulté des tâches et les conditions pénibles de travail imposées à ces enfants à travers ce type de commerce engendrent de nombreux problèmes tels que le vieillissement précoce, la malnutrition, la dépression, la dépendance aux drogues, etc ». Monsieur l’expert pense que ces enfants travaillent dans des conditions avilissantes, bafouant tous les principes et droits fondamentaux reposant sur la nature humaine. « Par ailleurs, un enfant qui exerce le commerce ambulant pour nourrir la famille ne pourra pas suivre une scolarité normale et sera voué à devenir un adulte analphabète n’ayant aucune possibilité d’évoluer dans sa propre vie professionnelle et sociale », a-t-il ajouté avant de conclure que ces enfants sont très souvent victimes de violences physiques, mentales, et sexuelles sur les différentes rues de Kinshasa qu’ils traversent chaque jour.

L’état à qui revient le devoir de protéger les enfants et de promouvoir leur épanouissement et leur bien-être devrait donc s’intéresser à ce phénomène en vue d’assurer à tous ces enfants un avenir meilleur.

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