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Kinshasa : L’accès difficile des handicapés moteurs aux bâtiments ouverts au public

Par: Carat Kuhinia

Un enseignant devant une salle de classe accessible à travers trois marches d’escalier /Photo Carat Kuhinia

Un enseignant devant une salle de classe accessible à travers trois marches d’escalier /Photo Carat Kuhinia

A Kinshasa où la concrétisation des « cinq chantiers », plan du président Kabila, bat son plein, au-delà des réhabilitations des routes, la construction des  bâtiments tant publics que privés s’observe à chaque regard. Hôtels, bureaux, hôpitaux, magasins, restaurants, boutiques, écoles, bref, des bâtiments modernes ouverts au public poussent comme des champignons au grand plaisir de la population kinoise. Malheureusement, la construction de la plupart de ces bâtisses ne tient pas compte des personnes avec handicap moteur qui, à coup sûr, éprouveront beaucoup des difficultés à y accéder comme c’est déjà le cas pour d’autres bâtiments existant.

Monsieur Guylain, handicapé moteur nous relate : « Je ne vais plus dans des supers marchés. Une fois, j’ai été  ridiculisé lorsque ma chaise roulante a roulé sur les marches de l’escalier jusqu’à ce que je me sois cogné à l’entrée du super marché ». Comme monsieur Guylain, nombreux sont ces handicapés moteurs qui se sont renfermés sur eux-mêmes en décidant simplement de déserter ces bâtiments à usage public. Selon madame Delphine ASUMANI, handicapée motrice et secrétaire du bureau de coordination des Association des Centres pour Handicapés de l’Afrique Centrale (ACHAC), la difficulté pour les handicapés moteurs d’accéder aux bâtiments à usage public est une réalité courante à Kinshasa. « Ces installations n’offrent pas des conditions nous permettant d’y avoir accès. Fréquenter l’université ou un centre hospitalier est pour nous un grand défi à relever, a-t-elle déclaré. Malheureusement, la contrainte est que nous sommes obligés de fréquenter ces milieux ».

Pour madame Delphine, la plupart des handicapés se sont renfermés dans leur complexe d’infériorité et ont décidé de ne plus fréquenter ces bâtiments. « Moi, j’aime affronter les réalités difficiles. C’est ainsi que je continue de me battre pour accéder à ces installations en dépit des difficultés », a-t-elle renchéri. Même version de la part de monsieur Aimé Makengo, artiste musicien vivant avec handicap moteur. Assi sur sa chaise roulante, il nous confirme que plusieurs handicapés moteurs sont d’office découragés à fréquenter les bâtiments à usage public qui ne leur offrent pas de conditions d’accessibilité favorables. « En tant que musicien, je suis obligé d’aller à ces endroits malgré moi. A la télévision nationale, mon accompagnateur me porte comme un bébé pour m’amener au 3ème niveau, a-t-il affirmé. Au retour, c’est là que j’ai trop peur car il doit tenir ma chaise roulante pendant que nous descendons les marches de l’escalier. A la moindre maladresse, je suis mort ».

En vertu de la Convention relative aux Droits des Personnes Handicapées en son article 9, les états parties dont la RDC il y a peu, sont contraints d’identifier et d’éliminer les obstacles et barrières à l’accessibilité des handicapés aux bâtiments ouverts au public. Par conséquent, selon les spécialistes en construction, chaque bâtiment moderne à haut niveau devrait prévoir des ascenseurs, des rampes, des accoudoirs pour permettre aux personnes  vivant avec handicap moteur d’y avoir accès. Malheureusement, cela ne figure pas dans les plans de construction de la plupart des chantiers à Kinshasa. Monsieur Muzaliwa Masabo, ingénieur architecte à l’agence Panorama Proprieties souligne : « S’il faut placer tous ces éléments, cela coutera encore plus à notre budget. Et comme il n’y a pas de contraintes de  la part des autorités, on préfère ne pas y penser ».

Le manque de loi viole le droit

L’article 49 de la constitution de la République stipule que la personne handicapée a droit à des mesures spécifiques de protection en rapport avec ses besoins physiques (…).   Madame Delphine Asumani se plaint du fait que l’Etat congolais continue d’ignorer les difficultés des handicapés moteurs en matière d’accessibilité aux bâtiments ouverts au public. « Nous avons fait des marches a la criée, il y a des cahiers de charges déposés au ministère des affaires sociales qui est notre tutelle, des émissions radio et télés ont été organisées, mais jusqu’ici, rien n’est fait », nous a-t-elle affirmé.

Les constructeurs rejettent la balle dans le camp des autorités. « Lorsque le service de l’urbanisme nous accorde l’autorisation de construire, il ne tient pas compte des besoins des handicapés moteurs, nous a fait savoir l’Ingénieur Muzaliwa Masabo. Et vu qu’il ne fait pas des suivis pendant les constructions, cela nous permet de réduire nos dépenses ».

Monsieur Mbayo, agent à la division urbaine de l’urbanisme, reconnait que les personnes handicapées ne sont pas la priorité de l’autorité. « Oui, les ascenseurs, les accoudoirs et les rampes sont prévus, mais nous tenons compte du besoin de la majorité de la population. C’est ainsi que la personne vivant avec handicap moteur se voit être victime en matière de construction », a-t-il déclaré. Pour lui, imposer ces dispositifs augmenterai le coût de la construction, découragerait ceux qui ont des ambitions de construire et préjudicierait toute la population.

Du côté de la direction générale de l’urbanisme, monsieur Raymond Epoka Bokelo, chef de bureau, pense que si l’urbanisme n’impose pas ces dispositifs aux demandeurs de l’autorisation de bâtir, c’est tout simplement parce que le pays lui-même n’en a pas fait une loi. Monsieur Muteba, conseiller au ministère des Affaires Sociales en charge des personnes handicapées, signale qu’avec la ratification, il y a peu, de la Convention relative aux Droits des Personnes Handicapées, tout le combat réside maintenant sur la loi organique déposé au parlement et qui pourra être traité au cour de la session prochaine. « C’est au parlement de voter la loi et tout sera fait, a-t-il laissé entendre. Au fait, les handicapés sont nos frères, nos sœurs, nos enfants, nos pères et, surtout, nos mères. Le fait qu’ils se voient moins considérés influe sur leur psychique et le pousse à se sentir en insécurité ». Monsieur le conseiller conclue en demandant aux handicapés moteurs de s’attendent à un vrai changement une fois que la loi organique sur le handicap sera votée au parlement et promulguée par le chef de l’Etat.

Les handicapés moteurs s’inquiètent

En attendant que la loi arrive, les bâtiments continuent de monter comme des champignons sans prévoir des dispositifs favorisant l’accessibilité des personnes handicapées motrices. « Cette loi risque de ne servir à rien car elle trouvera des bâtiments déjà construits. Je ne pense pas qu’elle obligera les propriétaires à refaire leurs travaux », nous a fait savoir monsieur Aimé Makengo qui pense que rien ne changera tant que ceux qui dirigent ne seront pas eux-mêmes directement concernés par cette situation. «  Le jour où un handicapé moteur aura le pouvoir décisionnel dans ce secteur, le vrai changement viendra. Comme ceux qui décident sont des valides, ils ne sentent pas exactement nos souffrances et, je crois, cette loi tant attendue ne changera pas grand-chose », a-t-il conclu.

 

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