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Kinshasa

Pour préserver son deuxième amour, une mère jette sa propre fille dans la rue.

Par: Munor Kabondo

KINSHASA, RDC – Jenny, 14 ans, se trouve aujourd’hui dans la rue après que sa mère l’ait accusée d’être une sorcière. L’enfant victime est plongée dans cette situation depuis 6 ans pour avoir tenté de dénoncer un acte de violence sexuelle dont elle a failli être victime. Sa mère, Carine, cherchant à sauver son deuxième mariage, n’a pas tenu à mettre en accusation le présumé auteur de cette tentative qui n’est autre que le fils de son nouveau mari. Pour cela, elle a jugé bon de mettre à la porte sa propre fille Jenny.

L’histoire se passe en pleine journée, dans la commune de Limete à Kinshasa.  Le garçon de 17 ans ne sachant plus maîtriser ses pulsions sexuelles, entame le baratin face à la jeune adolescente. La démarche s’avère sans succès car la fille juge l’initiative inacceptable. Le garçon saute sur la fille qui se met à crier jusqu’à alerter les voisins. De toutes ses forces, elle réussit à s’échapper des mains de son agresseur. Sans perdre le temps, elle accourt vers une dame du quartier auprès de qui elle se confier et trouve refuge.

Madame Véronique, pasteur de son état, va la garder pendant quelques heures chez elle, le temps pour elle de réfléchir sur la manière d’aborder les problèmes avec les responsables de l’enfant. Prenant son courage à deux mains, elle décide d’en informer ses parents qui, malheureusement, n’y prêteront aucune attention.  « C’est une histoire montée de toutes pièces. Comment cela pouvait-il arriver entre frère et sœur ? », répliquent sa mère et son mari. Au grand étonnement de madame Véronique, c’est madame Carine, la propre mère de Jenny qui prend le devant et attaque sa fille : « Tu sais bien que je ne vais plus de toi au regard de tous les mauvais souvenirs que j’ai de ton père ».

Lorsque la pauvre Jenny nous relate son histoire, elle est pleine de chagrin. Les larmes aux yeux,  elle est postée non loin de la place Victoire au quartier Matonge dans la commune de Kalamu.  « Depuis que maman avait eu son nouveau mari, elle ne voulait plus me sentir. Elle m’imputait à l’avance toutes les fautes à chaque fois qu’un problème survenait à la maison », explique Jenny avant d’ajouter que pour sa mère, c’était elle la sorcière qui  bloquait la bonne marche de son nouveau foyer.

Enfants de la rue dans une avenue de Kinshasa.

Enfants de la rue dans une avenue de Kinshasa.

Une goutte d’eau qui fait déborder le vase

Malgré l’intervention de madame Véronique ainsi que d’autres voisins pour la dissuader, madame Carine reste ferme dans sa décision : « Jenny doit partir ». Pour elle qui vient de trouver l’occasion tant attendue de se débarrasser de sa fille, la démarche utilisée par cette dernière est plus Qu’aberrante et déshonore toute sa famille. « Aussi longtemps que je garderai cet enfant dans ma maison, j’aurai toujours des problèmes avec mon nouveau mari », disait sa mère à la foule. Pour les témoins, ils n’ont trouvé aucune ombre de gêne dans le chef de cette femme qui privilégie son nouveau mari au détriment de l’affection maternelle. Selon Jenny, madame Véronique réagissait avec tant d’amertumes : « C’est incroyable de voir une mère rejeter le fruit de ses entrailles sans peine ».

Selon l’adolescente, son père Michel, conducteur des véhicules, a quitté le pays pour l’Afrique du Sud depuis plusieurs années après un grave accident de circulation. Depuis lors, il n’est jamais revenu au pays. Une triste réalité qui a toujours mis en colère sa mère.« A chaque fois que ma mère y penser, elle se mettait à pleurer », raconte-t-elle.

Quand ça déborde à la maison, c’est sur la rue qu’on déverse

Avec l’aide de madame Véronique, Jenny a été accueillie dans un centre d’encadrement et de réinsertion sociale basé à Kinshasa. Grâce à cette structure à caractère social qui encadre des dizaines d’enfants abandonnés, jenny a bénéficié des quelques cours de rattrapage, elle qui a arrêté sa scolarité en première année primaire. Influencée par d’autres enfants abandonnés, elle décidé de quitter cette association pour gagner la rue. Elle n’aura passé que moins d’une année au centre.

Selon plusieurs organisations non gouvernementales en charge de la jeunesse, le nombre d’enfants en conflit avec leurs parents ne fait que croitre chaque année en RDC. Pour le REEJER (Réseau des Educateurs des Enfants et Jeunes de la Rue),  une association congolaise créée depuis 1998 qui coordonne plus de 164 structures dans le but d’apporter soutien aux enfants de la rue, ce nombre est passé de 10 000 en 2010 à plus de 20 000 deux ans après. Parmi eux, près de la moitié de ces enfants ont été accusés de sorcellerie.

En complicité avec certaines églises disséminées dans la capitale, certains parents n’ont pas hésité à renvoyer dans les rues leurs enfants victimes de ces accusations. Avant ou après les séances d’exorcisme pratiqué par des pasteurs, beaucoup de ces enfants sont accusés d’être à la base de divorce, d’appauvrissement et de plusieurs blocages dans leurs familles.

Certains avertis pensent que dans ce cas, pour la plupart des cas, l’église est défaillante parce qu’elle ne s’assume pas autant que lorsqu’il s’agit d’autres matières à quoi elle doit faire face.

Tout compte fait, Il  faut dire que même si la loi prévoit de sanctionner les personnes (parents, tuteurs, églises) qui accusent des enfants de sorciers, jusqu’ici en RDC les bourreaux ne sont que rarement inquiétés parce qu’ils ne sont pas réprimandés  par conséquent c’est chaque jour que de enfants  dits « sorciers » gagnent la rue parce que chassés par la famille. Visiblement si nul n’a le droit d’accuser un enfant de sorcellerie, nombreux par contre se permettent de les mettre hors du toit familial sous le grand regard de l’état. La loi souffre, les enfants de cette catégorie aussi.

 

 

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