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« Les Moineaux», enfants exploités pour les travaux ménagers aux homes de l’Université de Kinshasa

Par Charlène Taty

Kinshasa, RDC – Le travail des enfants prend de plus en plus de l’ampleur en République Démocratique du Congo malgré son interdiction légale. Les résidences estudiantines (Homes) de l’Université de Kinshasa ne font pas exception. Des voix, tant sur le plan national qu’international s’élèvent de plus en plus pour dénoncer cette pratique illicite du travail des enfants. Malheureusement,  rien n’est fait jusque-là dans le sens d’éradiquer complètement ce mal qui ronge particulièrement les pays en développement. A l’Université de Kinshasa (UNIKIN), on parle des « moineaux », ces enfants qui exercent des travaux ménagers dans les différents homes au sein de ladite université, en violation de leur droit.

L’exploitation des enfants, ce mal qui ronge la RDC, n’épargne pas les homes de l’Université Congolaise. On compte à ce jour un grand nombre d’enfants qui exercent des tâches ménagères dans les résidences estudiantines de la plus grande université de la République Démocratique du Congo.

Ce mal semble s’enraciner de plus en plus, au point que le nombre d’enfants exploités ainsi que leur âge inquiètent tout le monde.

Etudiants et étudiantes reconnaissent que l’exploitation des enfants est effective dans les homes de l’UNIKIN. Très peu acceptent avoir recouru à ces « moineaux » pour accomplir des travaux ménagers, chacun préférant accuser les autres.

Isaac, le moineau en plein travail au home 150.

Isaac, le moineau en plein travail au home 150.

Tôt le matin, les moineaux arrivent les uns après les autres. Ils passent d’un home à l’autre, ils frappent à une porte, puis à une autre, hantés par l’idée  de trouver du travail à faire. Souvent leur désir reste sans succès. Chacun cherche à s’accaparer plus de travail que les autres afin de se faire plus d’argent pour son propre compte.

Il convient de signaler que l’Université de Kinshasa compte trois homes pour les filles et 11 homes pour les garçons. Chaque home comprend plusieurs chambres et chaque chambre est occupée par cinq ou six étudiants. Les différentes résidences estudiantines sont dépourvues d’eau dans les locaux. Cependant, tout le monde se contente du seul robinet placé dans la cour de chaque home. Il faudra dire que  les enfants travailleurs trouvent là l’occasion de se remplir les poches.

Christelle Onanga, étudiante en première année de licence, option journalisme  et pensionnaire du home 150 (Home pour fille), s’est exprimé en ces termes : « Les enfants mineurs qui travaillent au sein de nos homes sont comme des assistants ménagers qui nous aident à faire certains travaux ménagers ». Elle reconnait que la loi interdit le travail des enfants. « Comme les enfants eux-mêmes acceptent de faire ces travaux, nous ne pouvons rien faire. Il arrive de fois qu’on les chasse, mais ils finissent toujours par revenir, et on n’en profite pour qu’ils nous aident à faire de petits travaux ménagers quand nous sommes fatiguées ». Conclut-elle.

Les causes sont à rechercher dans la crise multiforme qui frappe le pays.

Naomie Malonda, jeune fille âgée de 15 ans nous confie ce qui suit : « Je ne fréquente plus l’école suite au manque des moyens financiers. Mes parents sont au chômage. Mon père est alité suite à une maladie et ma mère a dû arrêter son petit commerce par manque de fonds. C’est la raison pour laquelle mes parents m’envoient travailler aux homes de l’UNIKIN à la recherche d’un gagne-pain ». Elle avoue ne pas avoir connaissance de l’interdiction du travail des enfants et termine en disant : « Mon plus grand souhait est  de poursuivre mes études ».  

Pour Joceline Ngatoto, âgée de 14 ans, elle travaille dans les résidences estudiantines de l’Université de Kinshasa depuis près de 3 ans. « Tout a commencé quand j’ai perdu mes parents. Mon actuel tuteur n’a pas assez des moyens financiers pour s’occuper de moi. Ce travail me procure le minimum d’argent pour subvenir à mes besoins, dont le principal est l’alimentation », affirme-t-elle. Elle poursuit en disant que le maximum qu’elle gagne par jour est de 3000 francs congolais (3,3 dollars américains), et que cette somme ne correspond pas au travail rendu. Joceline confie également être l’objet des harcèlements sexuels dans les homes des garçons, raison pour laquelle, elle ne préfère travailler que chez les filles. Tout comme Naomie, Joceline souhaite reprendre ses études.

Selon Isaac, âgé de 12 ans et élève au collège des sœurs Marie- José, il est orphelin de père. Il recourt aux travaux dans les homes de l’UNIKIN pour pouvoir aider sa mère en ce qui concerne sa scolarisation. Sa mère n’a pas assez des moyens pour supporter à elle seule tous les frais nécessaires pour sa scolarisation. L’initiative venant de la mère, le petit Isaac lui doit chaque soir une partie de son salaire.

Groupe d’enfants jouant dans une rue de Kinshasa.

Groupe d’enfants jouant dans une rue de Kinshasa.

D’après maitre Aris Mantima du barreau Kinshasa-Matete, le travail des enfants est dû à la situation socio-économique des populations, qui s’est dégradée à un point tel que de nombreux enfants sont entrés dans le monde du travail. « Ils sont souvent dans le secteur informel où ils échappent à tout contrôle de l’autorité », dit-il. Il poursuit en énumérant les causes les plus importantes dont : La pauvreté des parents et la perte des valeurs fondatrices de la société. « La pauvreté des parents ne suffit pas à elle seule pour justifier la rué des enfants vers le monde du travail. Il existe plusieurs Etats très pauvres où le phénomène du travail des enfants a été endigué », affirmera-t-il. Il faut dire qu’en RDC, l’amenuisement des ressources des parents s’accompagne aussi d’une crise culturelle qui conduit petit à petit à la disparition des valeurs fondatrices de la société telles que la solidarité familiale. Dans ce sens, le cadre familial coutumier éclate. Ce qui explique la présence, jadis impensable, d’enfants abandonnés et obligés de travailler pour survivre. Une autre cause c’est la non scolarité des  enfants car les enfants qui ne vont pas à l’école, n’ayant rien à faire, cherchent à meubler leur temps, ils sont alors facilement attirés par l’argent qu’ils peuvent obtenir en travaillant. Il faudra ajouter aussi l’exode rural, la guerre, l’irresponsabilité de certains parents, etc.

Pour madame Thérèse Nkembe, anesthésiste à l’Hôpital Général de Kinshasa (ex Mama Yemo) et mère de cinq enfants, « il faut dire que beaucoup des parents deviennent incapables de s’acquitter de leurs obligations, parfois même les plus élémentaires, vis-à-vis de leurs progénitures. Le résultat est la culture de la pierre (débrouillage) anéantissant les catégories de différents âges et générations en les amalgamant dans la même race de débrouillards sinon de forçats ». Tout le décor est ainsi planté pour pousser les enfants  à la recherche d’un gagne-pain. Madame Thérèse Nkembe ajoute qu’elle ne laissera en aucun cas ses enfants exerçaient des travaux rémunérateurs. Elle exhorte par ailleurs tous les parents à être responsable vis-à-vis de leurs progénitures.

Les différentes tâches des moineaux et leurs revenus.

Isaac  confie qu’ils obtiennent 1500Fc (1,65 dollars) quant il faut  balayer et lessiver le carrelage d’un  couloir ; 200Fc (2.2 dollars) pour puiser un bidon d’eau de 20 ou 25 litres et 200Fc (2.2 dollars) pour transporter le bidon jusque dans la pièce de l’employeur. Il y a aussi des tâches comme vider la poubelle qui revient à 100Fc (1.1 dollars), faire la vaisselle ; balayer la cour ;  faire le marché ; faire la lessive ; aider les étudiants à transporter des lourdes charges d’un endroit à un autre. Certaines filles s’occupent aussi de la coiffure des étudiantes.

C’est les parents qui font travailler leurs enfants

Mademoiselle Tabitha Ntambwe, témoin indirecte nous confie : « Madame Clarisse, ma voisine, a eu six enfants avec trois maris différents. Deux parmi ces derniers ont morts et le troisième est au chômage. Deux enfants ont été récupérés par leur famille paternelle. Parmi les quatre enfants restés à sa charge, dont l’ainé a treize ans, trois sont dans le débrouillage, soit ils vendent de l’eau en sachet pour le compte des étudiants, soit ils sont dans les ménages dans les homes ». Elle ajoute aussi que madame Clarisse travaille comme domestique au plateau des professeurs de l’UNIKIN et que c’est elle-même qui envoie ses enfants travaillé dans les résidences estudiantines. L’on a voulu bien interviewé Madame Clarisse, mais elle n’a pas voulu répondre à nos questions.

C’est les étudiants qui emploient les enfants

Olga Dielly, étudiante à la faculté de médecine en première année de doctorat et maire latérale du Home 80 (Home pour filles) reconnait être au courant du travail des enfants dans le home où elle assure la direction après la maire générale.

Elle affirme : « Parmi les modalités à remplir par les moineaux pour pouvoir travailler au sein du home des filles, nous avons entre autre : avoir un âge  inférieur à 16 ans,  être non scolarisé, être poli(e)». Elle justifie l’âge de moins de 16 ans par le fait qu’il est strictement interdit aux hommes d’entrer dans les résidences des filles, d’où les garçons de plus de 16 ans sont exclus.  « La peur est que les étudiantes fassent entrer leurs copains en les faisant passer pour des moineaux », ajoute-t-elle. Elle confirme être au courant de l’interdiction du travail des enfants et, particulièrement, ne fait rien en tant que responsable du home pour protéger ces enfants mineurs contre l’exploitation dont ils sont victime tous les jours.

Elle explique que ces enfants sont appelés « moineaux » parce qu’ils sont petits et sont toujours en mouvement. Ils  ne se fixent pas dans un home précis ou dans une chambre précise Ils sont au service de tout étudiant qui est dans le besoin et cela sans distinction.

D’après Maitre Aris Mantima, des nombreux employeurs ont un faible pour la main d’œuvre infantile, essentiellement à cause du fait que les enfants sont présumés coûter moins cher que les adultes. «  Quelle que soit la raison de leur préférence pour les enfants, ces employeurs trouvent dans les enfants non scolarisés une main d’œuvre disponible, prête à satisfaire à leur demande », dit-il.

La lutte contre l’exploitation des enfants s’avère ardue, mais pas impossible

Les racines de l’exploitation des enfants sont  profondément enfoncées dans plusieurs pays du monde. Venir à bout de ce fléau s’avère dès lors difficile. Cependant si on y met de la volonté et de la détermination, on peut y arriver.

En République Démocratique du Congo, l’article 115 et 116 de la loi-cadre n° 86-005 du 22 septembre 1986 de l’enseignement national rend obligatoire l’enseignement pour tout enfant âgé de six à quinze ans, car la non scolarisation favorise le travail des enfants.

La constitution de la RDC dans son article 41 stipule que « … les pouvoirs publics ont l’obligation d’assurer une protection aux enfants en situation difficile et de déférer, devant la justice, les auteurs et les complices des actes de violence à l’égard des enfants. Toutes les autres formes d’exploitation d’enfants mineurs sont punies par la loi. »

Groupe d’étudiants devant le bâtiment de la faculté des lettres de l’Unikin.

Groupe d’étudiants devant le bâtiment de la faculté des lettres de l’Unikin.

Plusieurs organismes, directement et indirectement concernés par le problème des enfants, se sont investis dans la lutte contre l’exploitation des enfants. Malgré tous les efforts, le problème demeure presque entier. Il suffit de jeter un regard attentif autour de soi pour se rendre compte de la persistance du phénomène de l’exploitation des enfants sous des formes diverses. Ce phénomène est encore présent dans toutes les régions du monde, même s’il est vrai que certaines sont plus concernées que d’autres.

 

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One thought on “« Les Moineaux», enfants exploités pour les travaux ménagers aux homes de l’Université de Kinshasa

  1. Adrien

    je suis etudiant en g2 droit universitE de Kinshasa.
    ce reportage me touche car je realise que ce que nous faisons aux enfants au home n est pas bien.

    Reply

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